Démission Au CDP : Un Coup d’Etat Politique Parfait

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Il y a trente ans, un quarteron d’officiers faisait irruption sur la scène politique voltaïque. Avec à leur tête, le charismatique capitaine Thomas Sankara, ils bouleversèrent le paysage politique national. Une nouvelle classe politique émergea et l’histoire continua sa route. Six années plus tard, Blaise Compaoré restera le seul sur le chemin, après avoir mis au bord de la route ses trois compagnons historiques (Sankara, Lngani et Zongo)

Il se trouva de nouveaux camarades pour l’accompagner. Il s’agit du trio Salif Diallo, Simon Compaoré et Roch Marc Christian Kaboré. Ils ont construit, bitumé et balisé la route pour lui. Mais au moment où il est gagné par la fatigue, « le camarade Blaise » décide de les mettre également au bord du boulevard pour continuer avec d’autres passagers. Mais sa progression avec ses nouveaux compagnons n’ira pas loin. Ils sont victimes d’un accident. Ils sont mis également au bord de la route. Dans la politique burkinabè, cela s’appelle un « coup d’Etat politique ». On peut le qualifier de « parfait » comme on ne déplore pas de mort pour l’instant.

Il ne faut pas se leurrer, le pouvoir de Blaise Compaoré est sérieusement ébranlé dans ses fondements. S’est-il laissé surprendre ou subit-il les événements de manière « consentante » ? L’histoire se chargera de nous le dire. Mais aujourd’hui, ce qui est sûr, Blaise Compaoré est politiquement nu, pour ne pas dire fini. Il ne reste plus rien dans son CDP, l’instrument politique sur lequel il comptait pour asseoir sa présidence-à-vie ou à défaut, la succession dynastique au profit de son frère cadet François Compaoré. Rappelons-nous que c’est après avoir construit le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) en février 1996 par fusion-absorption de son parti historique, l’ODP/MT, avec une dizaine de partis politiques d’horizon divers, que la clause de l’article 37 limitant le nombre de mandats présidentiels a été supprimée dans la constitution. C’était le 27 janvier 1997 à l’Assemblée nationale présidée à l’époque par l’actuel ministre des Réformes politiques, Bongnessan Arsène Yé, appelé entre temps par la presse « ministre de l’article 37 », tellement son nom est intimement associé à la volonté présidentielle de déverrouiller la limitation des mandats. Avec les démissions en cascades ajoutées à celles qui les ont précédées au cours de ces cinq dernières années, Blaise Compaoré se retrouve dans une situation pire que celle de son début de magistère en octobre 1987.

Que reste-t-il du CDP historique ?

Quand Blaise Compaoré arrive au pouvoir le 15 octobre 1987, il n’a pas beaucoup de soutiens politiques au-delà des fractions « communisantes » qui se sont déchirées durant la période révolutionnaire. C’est au fil du temps qu’il va se construire une véritable coalition politique dont la consécration a eu lieu en février 1996 avec la création du CDP. Les fondements du nouveau parti, un « mastodonte politique » selon le regretté Norbert Zongo, ont été assis autour de deux principales composantes, à savoir l’ODP/MT et la CNPP/PSD. En somme, le parti majoritaire et le principal parti de l’opposition de l’époque. A ces deux géants se sont agrégés de petits partis dont le RSI d’Alain Yoda, le parti de Juliette Bonkoungou, les Indépendants du RDA entre autres. Mais c’est la composante ODP/MT qui avait la suprématie. Ce parti a vu le jour en 1989 avec la fusion de trois groupuscules jadis membres du Conseil national de la révolution (CNR) puis du Front populaire. Il s’agit de l’UCB, du GCB et d’une dissidence importante de l’ULC-R. Aux premières heures de l’ODP/MT puis du CDP, Blaise Compaoré s’est toujours arrangé pour placer à leur tête une personnalité sans grande envergure politique, dépourvue de référent historique dans les mouvements étudiants ou dans les groupuscules de gauche qui ont essaimé à partir des années 70. C’est d’abord Naboho Kanidoua qui préside l’ODP/MT et à la naissance du CDP, c’est Bongnessan Arsène Yé qu’il propulse au-devant. Mais les évènements vont forcer le président Compaoré à placer à la tête du parti des hommes qu’il ne voulait pas forcément. Quand c’est le cas, il va jouer à entretenir leurs rivalités pour conserver toujours la main.

La première grande déchirure

Les premières fissures sérieuses du CDP interviennent en 2007 au moment de la confection des listes du parti pour les législatives de mai. Depuis la crise consécutive à l’assassinat de Norbert Zongo et de ses trois compagnons le 13 décembre 1998, Blaise Compaoré a fait appel à celui qu’il avait presque banni en 1996, Roch Marc Christian Kaboré, pour diriger le parti. Ayant toujours craint l’envergure politique de ce dernier, il prend soin de lui flanquer Salif Diallo comme vice-président et Simon Compaoré comme secrétaire général. Le trio est bien en place, mais toujours avec le calcul qu’ils se neutralisent. En 2007, le trio est fortement décrié par les ténors de l’ex-CNPP/PSD qui dénoncent leurs « méthodes staliniennes » de gestion du parti. Blaise Compaoré observe et donne l’impression de ne pas prendre parti. C’est le moment de la montée en puissance de la FEDAP/BC, l’affaiblissement du CDP faisant l’affaire de ses actionnaires. Le parti dirigé par le trio Roch-Salif-Simon commence alors à se désagréger. Il perd la composante CNPP/PSD à travers les départs de Pierre Tapsoba, Moussa Boly, Marc Yao et autres ténors de la social-démocratie. Ceux que la presse a appelé « les refondateurs du CDP » vont créer en 2008 un nouveau parti dénommé la CNPB. Dans la même période, les amis de Zéphirin Diabré prennent le large pour trouver refuge dans le RPC en attendant que lui-même ne franchisse le pas et crée l’UPC en 2010. Avec la « désaffiliation » de la CNPP/PSD, la composante ODP/MT règne en maître absolu. Mais la situation ne va pas s’améliorer pour le CDP car, une autre crise éclate un an après. Elle est née de l’interview de Salif Diallo dans L’Observateur paalga (juillet 2009) où il fustige la « patrimonialisation du pouvoir », en fait la mainmise de la famille présidentielle et alliés dans tous les secteurs de la vie nationale. Pour avoir exprimé cette vérité, il est suspendu de toutes les instances du parti et ses proches du Groupe des Communistes du Burkina (GCB) et autres amis commencent à subir une certaine marginalisation. C’est la fraction ULC-R à travers Roch et Simon qui pilote le parti en ce moment. Au congrès de mars 2012, cette dernière est également débarquée. De l’ODP/MT historique, il ne reste plus alors que l’UCB. Et du CDP historique, il ne reste plus que les petits partis incarnés par leurs leaders. Parmi eux, il n’y a qu’Alain Yoda qui est vraiment visible sur la scène. Avec la démission officielle du trio (Roch-Salif-Simon) ce 4 janvier 2014, ce sont les groupes ULC-R et GCB historiques qui se désaffilient du parti au pouvoir. Aujourd’hui, le CDP se résume aux gens de l’UCB, du RSI de Yoda et de la FEDAP/BC. Même les Indépendants du RDA ne trouvent plus leur compte dans le CDP. Le journaliste Paul Ismaël Ouédraogo, leur tête de proue, fait partie de la première vague des démissionnaires du BPN. Pour être plus proche de la réalité, on devrait plutôt dire qu’il reste dans le CDP, Alain Yoda, la FEDAP/BC et une partie de l’UCB car il y a longtemps que les ténors de ce groupuscule communisant se sont séparés du pouvoir. Il s’agit des amis du Professeur Oumarou Clément Ouédraogo et d’Etienne Traoré. Après la mort « accidentelle » de Watamou Lamien, suivie en 1991 de la dissidence du groupe de Clément parti créer le PTB, il ne reste plus dans ce groupe que Gabriel Tamini et un petit carré autour de Béatrice Damiba, Luc Adolphe Tiao, Alain Edouard Traoré qui contrôle aujourd’hui l’appareil d’Etat avec les nouveaux venus de la FEDAP/BC. Blaise Compaoré est conscient que cet attelage ne pèse pas lourd pour lui garantir un passage en force dans la tranquillité.

Blaise a perdu le pouvoir politique

Les démissions au sein du CDP ne fragilisent pas seulement le régime, elles plombent son projet de pouvoir-à-vie. En effet, aucune option ne lui est encore possible pour déverrouiller l’article 37 de la constitution. La voie référendaire est devenue incertaine car pour soumettre la question au peuple, il faut au préalable valider le projet de loi ou la pétition devant l’Assemblée nationale (article 163 de la constitution). Et là, rien n’est sûr. Selon des sources concordantes, le groupe des démissionnaires aurait l’adhésion écrite de plus de la moitié des 70 députés du parti. Ce n’est pas pour rien que le président du groupe parlementaire, Alain Yoda, s’affole et tente de se rassurer lui-même avec cette fameuse liste d’allégeance au parti soumise à la signature des élus. Même avec du presque 100% (seul le Larlé naaba n’a pas signé), il serait difficile de prévoir le vote des élus CDP quand une des options (le projet de loi ou la pétition) demandant la révision de l’article 37 sera soumise à l’appréciation de la représentation nationale.

L’ADF/RDA ayant réaffirmé son refus de toute modification de l’article 37, les partisans de la révision ne peuvent plus réunir la moitié des députés (64/127). Seuls les élus du groupe CFR (10 sièges) et une fraction du CDP (30 élus tout au plus sur 70) sont aujourd’hui favorables au projet. Dans ce cas, la volonté présidentielle de « consulter directement ou indirectement le peuple » se trouve plombée. La mise en place du sénat étant remise aux calendes grecques, le président et sa FEDAP/BC n’ont aucune autre instance pour réaliser leur dessein.

Les bases sociales volent en éclat

Après avoir perdu la confiance d’une grande partie des religieux dans son combat pour la mise en place du sénat, le régime est en train de perdre maintenant les chefs traditionnels du plateau central dans sa bataille pour la révision de l’article 37. Ces derniers semblent acquis à Roch à travers le Larlé naaba, le seul député qui ne cache pas son adhésion au groupe des démissionnaires. C’est un tournant important dans l’histoire politique du régime car la chefferie traditionnelle a été dès le début le meilleur pilier du pouvoir de Blaise Compaoré. Ce pilier n’est pas le seul à tomber dans l’escarcelle des démissionnaires. Le milieu des commerçants et de manière générale du secteur informel n’est plus aligné derrière le parti. L’opposition en a récupéré une partie depuis quelques mois, vérifiable lors de ses marches, et le retour de Simon dans le jeu politique en dehors de l’orbite du CDP va attirer d’autres dans leur futur parti. Les griefs portés par ce milieu et celui des jeunes entrepreneurs tournent autour de l’accaparement des marchés publics et du secteur de l’importation par quelques familles, toutes proches du cercle présidentiel.

L’opérationnalisation du « coup d’Etat »

Les démissionnaires ont été interpellés par toutes ces mutations en cours. Ils ont vu qu’il y avait plus d’inconvénients que d’avantages à rester dans le système. Tous les signes montrent que le régime n’a aucune chance de franchir le cap de 2015. S’ils restent dans leur position de statu quo, la confrontation entre la fraction FEDAP/BC qui compte s’accrocher coûte que coûte au pouvoir et la coalition opposée au maintien de Blaise Compaoré risquait de les emporter également. Autant alors s’impliquer pour ne pas tout perdre. Pour arriver en force dans le camp de l’opposition, il fallait opérer un véritable « coup d’Etat » contre le CDP. Le mois de novembre a été déterminant. Ils ont demandé sans grande conviction la convocation d’un congrès extraordinaire pour récupérer la direction du parti. La demande était directement adressée au président Compaoré, le vrai patron du CDP.

On sait ce qu’il est advenu de cette requête. Le clan qui contrôle le parti a préféré jouer à l’intimidation plutôt qu’à la conciliation. C’est le moment choisi pour retirer la garde officielle de Roch et vraisemblement alimenter le dossier Dabo en encourageant le témoignage d’un ex-militaire du Conseil qui aurait des preuves de l’implication de Salif Diallo dans l’arrestation des étudiants en mai 1990 suivie de leurs tortures dans les locaux de la caserne du Conseil. Ces actes n’ont pas eu les effets escomptés. Puis le chef de l’Etat a été mis à contribution pour freiner leur irrésistible volonté de s’émanciper du CDP. Sa déclaration à Dori le 12 décembre leur était principalement adressée. Blaise Compaoré a cru qu’en laissant planer sa probable candidature à la prochaine présidentielle à travers un éventuel référendum, il allait dissuader ses rivaux dans le parti. Mais rien n’y fit. Le trio ne comptait plus mettre sous boisseau son projet. De toutes les façons, il n’avait plus le choix. De nombreux camarades sont déjà engagés sur le terrain pour le travail de « désaffiliation » des militants au CDP. L’ultime rencontre du 3 janvier à Kossyam n’aura rien servi non plus, sauf à distendre davantage les positions. Finalement, le lendemain, la lettre va arriver chez Assimi, le SEN du CDP que ses vis-à-vis n’ont jamais considéré au-delà de simple secrétaire de son patron. Mais bien avant, Roch aurait pris soin de se rendre à Kossyam pour remettre à main propre la lettre de démission datée du 3 janvier au président Compaoré dans la matinée du 4 janvier.

Les arguments servis dans leur lettre de démission ne sont pas extraordinaires. Le président et ses nouveaux amis font de la déviation, ils sont en train de trahir « la plate-forme démocratique minimale » sur laquelle le CDP aurait été bâti. Le contenu de cette plate-forme n’a pas pour autant été dévoilé. Tout cela rappelle les termes de la proclamation du 15 octobre 1987 où Sankara était accusé de « déviationnisme », de « trahison », d’être un « renégat aux idéaux de la révolution ». Vingt-sept ans plus tard, le bénéficiaire d’antan de cette orgie pamphlétaire est également bien servi. Il a cru qu’il pouvait taire indéfiniment les ambitions présidentielles des uns et des autres. Il s’est lourdement trompé. Ses ex-camarades ont saisi son obstination autour des questions du sénat et de la révision de l’article 37 pour lui rappeler une vérité de Lapalisse : « un homme ne peut pas penser définitivement un pays ». Après cette cinglante déconvenue politique, il ne reste plus au président Blaise Compaoré qu’à faire appel aux sages pour organiser sa sortie de scène car tout laisse croire qu’il ne peut plus jouer un rôle dans la pièce de 2015.

 

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