Élection d’octobre 2015 : un candidat se dit inquiet

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Ivoiriennes, Ivoiriens, chers amis de la Côte d’Ivoire,

Au moment où la Côte d’Ivoire se prépare à organiser l’élection présidentielle dans moins de quatre mois, il me plait d’analyser avec vous le contexte général de cette élection et vous faire des propositions que j’estime importantes pour la bonne marche de notre pays. Quoi que le simple fait d’être un citoyen ivoirien m’autorise à cet exercice, je précise toutefois que je préside un parti politique, l’Union des Masses Populaires. De plus, je suis candidat à l’élection présidentielle de 2015. Entant que tel, il m’incombe le devoir, au même titre que l’ensemble des acteurs politiques ivoiriens, de contribuer et de veiller à la réussite du processus électoral dont l’importance n’échappe à personne. Comme vous, je souhaite que l’élection présidentielle et toutes celles qui suivront soient transparentes, inclusives, participatives, sécurisées et apaisées afin que les résultats soient acceptés par tous. Mais nous savons tous que la transparence d’une élection se construit en plusieurs étapes elles-mêmes assujetties à des critères sécuritaire, organisationnel, juridique, sociopolitique et même financier. Peut-on affirmer que le processus électoral actuel, s’il est maintenu, nous conduira à des élections transparentes et apaisées ? De nombreux indicateurs attestent malheureusement le contraire :

Au plan sécuritaire, nous savons du chef de l’état, à travers son adresse à la nation du jeudi 25 juin que le processus de désarmement de réinsertion des ex-combattants n’est achevé qu’à 85% et qu’il reste officiellement 9000 d’entre eux à désarmer et à réinsérer. En attendant la confirmation de ces chiffres par l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire, nous nous rappelons qu’il y a quelques semaines seulement, des échanges de tirs ont opposé des ex-combattants aux forces de l’ordre parties les déloger à Port-Bouët, à Yopougon et à Abobo. Ceux qui, refusant d’obtempérer ont ainsi ouvert le feu sur les forces de l’ordre, se sont pour la plupart évanouis dans la nature avec leurs armements. Si les Ivoiriens font confiance au chef de l’Etat et savent qu’il tentera de désarmer par la force les ex-combattants encore armés, nous ne devons cependant pas perdre de vue que l’issue d’une telle opération n’est jamais certaine, surtout à quelques mois de l’élection présidentielle.

Toujours sur le plan sécuritaire, nous apprenons avec récurrence que des hommes armés sont positionnés dans l’ouest du pays et attaquent régulièrement les populations civiles et les forces de défense et de sécurité. Un sous-préfet a même levé le voile sur cette question dans les colonnes du quotidien Soir Info du samedi 27 juin en affirmant qu’il y a eu un échange d’otages avec ces hommes armés. Qui sont donc ces hommes capables de contraindre ainsi notre pays à un échange d’otages ? Qu’en est-t-il aussi des 600 ex-FDS dont on dit qu’ils demandent leur réintégration dans l’armée ? Enfin, parlant de l’élection elle-même, qui en assurera la sécurisation ? Les forces de l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire y prendront-elles part ?

Au plan organisationnel, le peu d’engouement constaté dans la révision de la liste électorale ne suffit sans doute pas pour conclure déjà à une mauvaise organisation. Il est à noter cependant que les opérations préélectorales, qui devaient permettre à certains de nos compatriotes d’établir leurs jugements supplétifs, leurs certificats de nationalité et leurs cartes nationales d’identité pour pouvoir s’inscrire sur la liste électorale, ont été mal préparées et mal exécutées avec, en prime, une mauvaise communication. Les audiences foraines et autres opérations du même genre, pour des raisons inavouées, n’ont pas été étendues à toutes les localités. Dans certains départements, les chefs de village se sont vus imposer des quotas à ne pas dépasser. Dans d’autres, l’établissement des jugements supplétifs s’est fait à coût de 3000 FCFA voire 5000 FCFA, décourageant ainsi les populations. A cela, s’est ajoutée la répartition des sites de recensement parfois éloignés des pétitionnaires. Cette organisation approximative, le manque de communication et les coûts injustifiés des documents risquent aujourd’hui d’écarter plus de deux millions d’ivoiriens du processus électoral puisqu’ils ne peuvent pas s’inscrire sur la liste électorale comme en témoignent les résultats de la révision de cette liste. Paradoxalement, ce sont essentiellement les jeunes électeurs qui risquent ainsi d’être exclus du processus électoral. La question qui s’impose donc à nous tous est celle de savoir s’il est possible d’organiser une élection crédible en excluant ainsi les jeunes ?

Au plan juridique, nonobstant les dispositions de l’article 35 de la Constitution Ivoirienne qui définit les conditions d’éligibilité à l’élection présidentielle, les protagonistes de la crise des années 2000 se sont accordés à Pretoria pour que tous soient candidats à l’élection présidentielle de 2010. L’ex-président de la république, Laurent Gbagbo, après consultation du président de l’Assemblée Nationale et celui du Conseil Constitutionnel, s’est alors saisi de l’article 48 de la Constitution pour formaliser cet accord. Il en avait été ainsi pour que la Côte d’Ivoire retrouve la paix telle que souhaitée par les Ivoiriens, la communauté internationale et l’ensemble des pays frères. Les armes s’étant tues et l’Etat ayant repris son fonctionnement normal, les Ivoiriens étaient en droit d’espérer que les élections de 2015 soient régies par la Constitution, notamment par son article 35 en ce qui concerne l’élection présidentielle. Malheureusement, des discours discordants se font entendre à ce sujet, évoquant tantôt l’inéligibilité de certaines personnalités politiques, tantôt la jurisprudence. Je regrette que le Président Alassane Ouattara n’ait pas soumis l’article 35 de la Constitution à référendum comme il l’avait indiqué dans son programme de gouvernement. Une telle démarche aurait permis aux Ivoiriens de se prononcer définitivement sur cet article et de nous éviter des débats à n’en point finir. Toutefois, je lance un appel à la classe politique que je sais disposée à de grands sacrifices pour la Côte d’Ivoire afin qu’avant l’élection présidentielle, elle s’accorde à nouveau sur un arrangement permettant d’organiser des élections inclusives et ouvertes à tous. Le président Alassane Ouattara pourra alors se saisir de l’article 48 de la Constitution pour que tous soient candidats, sans exclusion. Nous avons le devoir de donner un cadre juridique à cette élection et il n’y a pas de raison pour que ce qui a été possible en 2010 ne le soit pas pour la présente élection.

Au plan sociopolitique, si les candidats déclarés à l’élection présidentielle de 2015 sont nombreux, laissant ainsi croire à une vitalité de la démocratie en Côte d’Ivoire, il est à déplorer toutefois que le peuple ivoirien soit pris en otage par deux camps qui, en plus de se combattre depuis 1990 en sont arrivés à vouloir réduire leurs compatriotes à de simples pro un tel ou pro un tel autre. Cette tentative d’identification des Ivoiriens à des leaders politiques est dangereuse pour la paix et la cohésion sociale. Elle l’est encore davantage pour le processus électoral en cours. La démocratie doit s’exprimer mais elle doit s’exprimer pour le bien du peuple et du peuple seul. Car les leaders politiques passeront mais le peuple de Côte d’Ivoire demeurera.

Rappelons-nous, toujours au plan sociopolitique, qu’il y a quelques temps, la nationalité ivoirienne a été attribuée à des personnes sur simple déclaration. Le nombre de ces personnes n’a pas encore été officiellement communiqué. Mais ceci expliquant sans doute cela, un trafic est organisé sur la carte nationale d’identité avec la découverte de milliers de cartes que transportait une femme vers une ville de l’ouest. Or, pour être électeur, il suffit d’aller dans un bureau de recensement et présenter sa carte nationale d’identité. Au-delà des responsabilités qui doivent obligatoirement être situées, a-t-on une idée du nombre de personnes qui ont ainsi pu s’inscrire frauduleusement sur la liste électorale ou qui sont en attente de le faire ? Quelle élection sérieuse peut-on organiser avec une fraude aussi massive sur la pièce qui permet de s’inscrire sur la liste électorale ?

Parlant de la campagne électorale, notons que le chef de l’Etat a débuté la sienne depuis deux ans. Il a profité de ses visites d’Etat et a appelé les populations à voter pour lui allant parfois jusqu’à leur fixer des pourcentages à atteindre pour sa réélection. Les autres candidats, dont moi-même, rêvent aussi d’avoir un score fleuve. C’est dire la nécessité d’une commission électorale véritablement indépendante et qui soit capable de nous départager sans prendre le parti de l’un ou de l’autre. Apparemment une telle transparence ne sera pas possible avec l’actuelle commission électorale qui vient d’échouer à mobiliser les nouveaux électeurs. De toute évidence, l’élection présidentielle ne peut pas être équitable avec un candidat sortant qui a utilisé les moyens de l’état pour faire campagne et une commission électorale incapable de mobiliser les nouveaux électeurs pour leur inscription sur la liste électorale.

En conclusion, si l’élection présidentielle devait se tenir en octobre 2015, elle ne serait ni sécurisée, ni inclusive, encore moins transparente. Une telle élection ne pourra que mettre à mal la cohésion sociale et la paix que les Ivoiriens appellent de tous leurs vœux. C’est pourquoi, nous devons avoir le courage de la reporter et nous consacrer ensemble à créer les conditions d’une meilleure organisation. Ce report devra se faire en concertation avec les partis politiques, les candidats déclarés, la société civile, les chefs religieux et chefs traditionnels, l’ONU ainsi que les amis de la Côte d’Ivoire qui nous ont toujours assistés dans nos moments difficiles. Au demeurant, il doit d’urgence être créé un cadre de réflexion, incluant nécessairement les partis politiques et les candidats déclarés, pour statuer sur :

– Une nouvelle date de l’élection présidentielle et la reprise de la révision de la liste électorale,

– La sécurisation du processus électoral et des candidats à l’élection présidentielle,

– La mise en place d’une nouvelle CEI,

– La reprise des opérations d’établissement des jugements supplétifs et des certificats de nationalité.

– Etc.

Je suis candidat à l’élection présidentielle et je serai parmi les premiers à déposer leurs dossiers à la CEI. Mais je ne suis pas candidat pour que la Côte d’Ivoire s’entredéchire à nouveau. J’ai d’ailleurs foi que personne ne souhaite un autre scénario catastrophique pour notre pays. C’est pourquoi, au-delà des divergences politiques, je reste convaincu que nous travaillerons ensemble pour que l’élection présidentielle à venir soit transparente, ouverte, inclusive, participative et sécurisée.

Vive la Côte d’Ivoire.

Fait à Abidjan le 28 juin 201

Sylvain KEAN ZOH

Président de l’UMP

kahzion1

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