Par Bakary Cissé – Lementor.net
L’échec du coup d’État déjoué au Bénin le 7 décembre 2025 ne peut être analysé comme un simple épisode de déstabilisation interne. Il constitue un révélateur majeur des fractures profondes qui traversent aujourd’hui l’Afrique de l’Ouest, une région entrée dans une phase de recomposition géopolitique accélérée. Derrière cette tentative avortée se lit l’émergence d’un nouvel échiquier régional, structuré par l’affrontement de blocs idéologiques, par la concurrence de puissances extérieures et par des enjeux économiques devenus existentiels pour plusieurs États sahéliens enclavés. Le Bénin n’a pas seulement résisté à un putsch ; il s’est retrouvé au cœur d’une bataille stratégique qui dépasse largement ses frontières.
La tentative de renversement du pouvoir béninois s’inscrit dans un contexte régional marqué par une polarisation croissante entre deux ensembles aux trajectoires désormais opposées. D’un côté, les États côtiers et les membres historiques de la CEDEAO, dont le Bénin, qui continuent de privilégier une intégration régionale fondée sur des institutions constitutionnelles, des partenariats occidentaux et une coopération sécuritaire multilatérale. De l’autre, l’Alliance des États du Sahel, regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, qui a rompu avec l’architecture sécuritaire héritée de l’après-indépendance et s’est engagée dans un rapprochement assumé avec la Russie, tant sur le plan militaire que diplomatique. Cette divergence stratégique n’est plus théorique : elle structure désormais les alliances, les discours et les comportements étatiques.
Les soupçons immédiats de connexions idéologiques, logistiques ou politiques entre les putschistes béninois et certains cercles de l’AES, en particulier au Niger dirigé par le général Abdourahamane Tiani, illustrent le climat de méfiance généralisée qui règne dans la région. Même en l’absence de preuves judiciaires définitives, la rapidité avec laquelle ces soupçons ont émergé traduit une réalité inquiétante : les États ouest-africains se perçoivent désormais mutuellement comme des menaces potentielles. Cette défiance est encore accentuée par le rôle ambigu de certains pays voisins, à commencer par le Togo, soupçonné d’avoir servi de zone de repli ou de transit au meneur présumé du putsch, le lieutenant-colonel Pascal Tigri, après l’échec de l’opération. Ces allégations, qu’elles soient fondées ou non, soulignent combien la géographie politique régionale est devenue instable et combien les frontières sont désormais chargées d’une dimension stratégique nouvelle.
Mais réduire cette crise à une simple confrontation idéologique serait une erreur d’analyse. Au cœur de cette tentative de déstabilisation se cache un enjeu économique d’une importance capitale : le désenclavement du Niger. Depuis le coup d’État de 2023 à Niamey, la fermeture de la frontière avec le Bénin et la suspension du projet de pipeline Niger–Bénin, destiné à exporter le pétrole nigérien exploité par la Chine via le port de Cotonou, ont plongé l’économie nigérienne dans une impasse logistique sévère. Le Niger, pays enclavé, dépend structurellement de ses accès maritimes pour transformer ses ressources naturelles en revenus budgétaires. Or, en rompant avec Cotonou, Niamey s’est volontairement privé de sa voie la plus rationnelle et la plus économiquement viable.
À cette crise pétrolière s’ajoute la question stratégique de l’uranium. L’éviction du groupe français Orano et la montée en puissance de Rosatom ont redéfini les circuits d’exploitation et d’exportation de ce minerai stratégique. Cependant, les routes alternatives passant par le Burkina Faso et le Togo sont à la fois plus coûteuses, plus longues et surtout exposées à une insécurité djihadiste chronique. Dans ce contexte, le port de Cotonou demeure objectivement la meilleure option pour le Niger, malgré les tensions politiques. La tentative de coup d’État au Bénin prend alors une signification nouvelle : un changement de régime à Cotonou aurait pu rouvrir ces corridors vitaux, offrant à l’AES un accès stratégique aux marchés mondiaux et affaiblissant simultanément le bloc pro-CEDEAO.
C’est précisément cette dimension qui explique la réaction rapide, coordonnée et déterminée de la CEDEAO. L’intervention du Nigéria, avec un appui aérien décisif, combinée au déploiement de troupes ivoiriennes au sol aux côtés du Ghana et de la Sierra Leone, envoie un message sans ambiguïté. Il ne s’agissait pas seulement de sauver un régime allié, mais de préserver l’équilibre régional et la survie même de l’organisation communautaire. Une chute du Bénin aurait créé une continuité territoriale et politique entre les régimes de l’AES, encerclant de facto les États côtiers et affaiblissant irrémédiablement la CEDEAO.
Cette intervention marque également un tournant dans la posture régionale. Longtemps critiquée pour son impuissance face aux coups d’État successifs au Mali, en Guinée, au Burkina Faso et au Niger, la CEDEAO a, au Bénin, démontré une capacité d’action collective crédible. Il s’agit d’un signal fort envoyé tant aux putschistes potentiels qu’aux puissances extérieures. Le soutien militaire et sécuritaire renforcé des États-Unis à la Côte d’Ivoire, notamment dans la lutte contre le terrorisme, s’inscrit dans cette même logique de containment de l’influence russe, devenue centrale dans la stratégie américaine en Afrique de l’Ouest. Abidjan, dans ce dispositif, apparaît comme un pivot stratégique face à l’expansion de l’AES.
L’épisode béninois révèle ainsi une vérité fondamentale : la géopolitique ouest-africaine est entrée dans une phase de jeu à somme nulle. Chaque avancée d’un camp est perçue comme une menace existentielle par l’autre. La fermeture d’une frontière, l’arrêt d’un pipeline, le succès ou l’échec d’un coup d’État ne sont plus des événements isolés, mais des actes inscrits dans un affrontement régional et international beaucoup plus vaste. Dans cette configuration, l’intégration économique, la libre circulation des biens et des personnes, et la sécurité collective deviennent les premières victimes des rivalités de puissance.
En résistant à la tentative de déstabilisation, le Bénin a confirmé son ancrage institutionnel et son choix stratégique. Mais la crise laisse derrière elle une région profondément fragilisée, où la logique de confrontation tend à supplanter celle de la coopération. L’Afrique de l’Ouest se trouve désormais à la croisée des chemins. Soit elle s’enferme durablement dans une bipolarisation conflictuelle entre CEDEAO et AES, au risque de compromettre son développement économique et sa stabilité sécuritaire, soit elle parvient, malgré les tensions, à recréer des canaux de dialogue et des mécanismes de coexistence pragmatique.
La stabilité future de la région ne dépendra pas uniquement de la capacité à empêcher les putschs, mais de l’aptitude collective à gérer les rivalités géopolitiques sans sacrifier l’intégration économique et la sécurité des populations. Le coup d’État manqué au Bénin n’est donc pas un épiphénomène. Il est un avertissement clair. Et peut-être le signal le plus révélateur que l’Afrique de l’Ouest est entrée dans une nouvelle ère, où chaque crise nationale devient le reflet d’un affrontement régional et mondial dont les conséquences dépassent largement les frontières des États concernés.
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