Par AN-Lementor.net
L’offensive américaine contre le Venezuela ne relève ni de l’improvisation ni d’un simple réflexe partisan lié à l’ère Trump. Elle s’inscrit dans une matrice stratégique ancienne, profondément enracinée dans l’histoire diplomatique des États-Unis. Derrière les sanctions économiques, les menaces politiques et l’isolement diplomatique imposés au régime de Nicolás Maduro, se dessine une référence constante, rarement assumée publiquement mais omniprésente dans la pratique : la doctrine Monroe.
Énoncé en 1823 par le président James Monroe, ce principe fondateur pose un postulat clair : le continent américain ne doit pas devenir un terrain de jeu pour les puissances extérieures. À l’époque, les États-Unis, encore jeunes sur l’échiquier international, cherchent avant tout à empêcher un retour des empires européens – espagnol, britannique ou français – dans les affaires du Nouveau Monde. En échange de cette ligne rouge tracée à l’encontre de l’Europe, Washington promet de ne pas s’immiscer dans les conflits du Vieux Continent.
Initialement défensive, cette doctrine va progressivement changer de nature. À mesure que les États-Unis gagnent en puissance, elle devient un instrument d’affirmation hégémonique. Le conflit avec le Mexique au milieu du XIXᵉ siècle, qui se solde par l’annexion de vastes territoires, marque un tournant. Quelques décennies plus tard, le soutien à la sécession du Panama, destiné à sécuriser le futur canal interocéanique, illustre cette nouvelle lecture : l’Amérique latine n’est plus seulement protégée, elle est placée sous tutelle stratégique.
Au XXᵉ siècle, cette logique se durcit. De Cuba au Nicaragua, du Chili au Panama, Washington multiplie les interventions directes ou indirectes, justifiées par la défense de ses intérêts économiques, la lutte contre des idéologies jugées hostiles ou la nécessité de contenir toute influence concurrente. La doctrine Monroe cesse alors d’être un principe de dissuasion pour devenir un outil d’ingérence assumé.
C’est à la lumière de cet héritage que s’explique la fermeté américaine face au Venezuela. Caracas concentre plusieurs éléments perçus comme des signaux d’alerte à Washington : d’immenses réserves pétrolières, un pouvoir politique autoritaire au discours frontalement anti-américain et, surtout, un rapprochement stratégique avec des rivaux majeurs des États-Unis, au premier rang desquels la Russie et la Chine. Dans la grille de lecture américaine, cette combinaison constitue une menace directe pour l’équilibre régional.
L’administration Trump n’a donc pas innové, elle a réactivé un logiciel ancien. En renforçant les sanctions, en soutenant ouvertement l’opposition vénézuélienne et en accentuant la pression diplomatique, Washington a rappelé qu’il entend rester le principal arbitre des rapports de force sur le continent. Le message ne s’adresse pas uniquement à Nicolás Maduro, mais aussi à Moscou et Pékin, dont l’influence croissante en Amérique latine est perçue comme une intrusion stratégique inacceptable.
La portée de cette posture dépasse largement le seul dossier vénézuélien. Elle traduit une vision du monde structurée par les zones d’influence, où le multilatéralisme cède le pas à une logique de puissance. Dans un contexte international marqué par la guerre en Ukraine et la montée des rivalités entre grandes puissances, Washington estime que les règles du jeu ont changé. Face à des acteurs qu’il accuse de bafouer le droit international, les États-Unis revendiquent une liberté d’action fondée sur leurs intérêts vitaux.
Deux siècles après sa formulation, la doctrine Monroe continue ainsi de façonner la politique étrangère américaine. Si ses justifications ont évolué et si son vocabulaire s’est modernisé, son essence demeure inchangée : empêcher toute puissance rivale de s’implanter durablement dans ce que Washington considère comme son environnement stratégique immédiat. En ravivant ce principe face au Venezuela, Donald Trump n’a pas rompu avec la tradition américaine ; il l’a, au contraire, remise au centre du jeu géopolitique.
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