La Rédaction | Lementor.net
Depuis plusieurs semaines, la question du prix du poulet s’est imposée dans le débat public ivoirien avec une intensité qui dépasse largement son poids réel dans l’annexe fiscale 2026. Dans les marchés, sur les réseaux sociaux et jusque dans certaines tribunes, l’idée d’une augmentation imminente, voire déjà actée, du prix du poulet circule comme une évidence. Pourtant, à la lecture rigoureuse des textes fiscaux et à l’analyse des mécanismes économiques en jeu, cette certitude apparaît moins comme un fait que comme une construction narrative, dont les effets pourraient paradoxalement produire ce qu’elle prétend dénoncer.
D’un point de vue strictement juridique et fiscal, les choses sont claires. L’annexe fiscale 2026 ne prévoit aucune taxe nouvelle sur le poulet en tant que produit fini. Aucun article ne fixe de prix, n’impose de plafond ou n’ordonne une hausse. Le poulet vendu au consommateur n’est pas directement concerné par la réforme. L’ajustement opéré par l’État porte sur certains intrants utilisés dans la production, en particulier les aliments pour animaux et quelques intrants connexes, qui sont passés d’une exonération totale de TVA à l’application d’un taux réduit de 9 %. Il s’agit donc d’un passage de 0 % à 9 %, et non, comme cela a été abondamment relayé dans un premier temps, d’une bascule vers le taux normal de 18 %.
Ce point est central, car il permet de relativiser l’ampleur réelle de l’ajustement fiscal. Dans la structure de coût d’un poulet, l’alimentation représente effectivement une part importante, souvent estimée entre 55 % et 65 % selon les systèmes d’élevage. Mais la TVA de 9 % ne s’applique ni à l’ensemble des intrants, ni à la totalité de la chaîne de valeur, ni au produit final. Son impact brut sur le coût de production, toutes choses égales par ailleurs, est donc limité. Même en retenant une hypothèse haute, l’effet direct de cette TVA sur le coût total de production d’un poulet reste marginal, de l’ordre de quelques points de pourcentage, loin d’une hausse brutale et généralisée des prix à la consommation.
Économiquement, cela signifie une chose simple mais essentielle : l’ajustement fiscal, à lui seul, ne justifie pas une augmentation systématique et uniforme du prix du poulet. Les producteurs disposent de plusieurs leviers d’ajustement. Certains peuvent absorber une partie du coût par une réduction de marge, d’autres par des gains de productivité ou des ajustements logistiques. Le marché avicole ivoirien est par ailleurs caractérisé par une concurrence réelle, notamment entre producteurs locaux et importations, ce qui limite la capacité de répercuter mécaniquement toute hausse de coût sur le consommateur final.
C’est ici qu’intervient la dimension politique et informationnelle du débat. Car si l’annexe fiscale ne décrète pas l’augmentation, la rumeur, elle, peut y parvenir. En économie, les prix ne réagissent pas uniquement aux coûts réels, mais aussi aux anticipations. Lorsqu’un nombre suffisant d’acteurs est convaincu qu’un prix va augmenter, ils peuvent ajuster leurs comportements en amont, stocker, réviser leurs grilles tarifaires ou renégocier leurs contrats, intégrant dans les prix une information qui n’est pas encore matérialisée. La rumeur devient alors performative : elle crée l’effet qu’elle annonce.
Dans ce contexte, la diffusion insistante de l’idée selon laquelle « le poulet va augmenter à cause de la fiscalité » peut être analysée comme une forme de pression informationnelle sur le marché. Elle installe un climat d’attente haussière, qui incite certains opérateurs à augmenter leurs prix par précaution, non pas en réponse à une obligation fiscale, mais pour se prémunir contre un risque perçu. Ce mécanisme est bien connu des économistes : les marchés incorporent l’information, même lorsqu’elle est partielle, exagérée ou mal comprise.
Politiquement, cette situation pose question. Car entre une réforme fiscale techniquement encadrée, avec un taux réduit précisément pour éviter les chocs, et une narration alarmiste évoquant une flambée des prix, l’écart est manifeste. Il n’est pas interdit de s’interroger sur les motivations de ceux qui entretiennent cette confusion. Dans un contexte social sensible, l’alimentation constitue un terrain particulièrement inflammable. Agiter la perspective d’une hausse du poulet, produit de consommation courante, revient à toucher directement au pouvoir d’achat et à la perception de l’action publique.
Il serait donc réducteur de lire cette controverse uniquement comme un débat fiscal. Elle révèle aussi une bataille autour de l’interprétation des politiques publiques, où l’information devient un instrument d’influence. En laissant croire que l’État aurait décidé d’augmenter le prix du poulet, on déplace la responsabilité d’éventuelles hausses futures du terrain des choix économiques privés vers celui de la décision publique, alimentant un procès politique qui ne repose pas sur les textes.
Cela ne signifie pas que toute hausse observée serait illégitime ou artificielle. Le marché reste libre, et certains acteurs peuvent estimer nécessaire d’ajuster leurs prix. Mais il est fondamental de distinguer ce qui relève d’un ajustement économique raisonné de ce qui procède d’un emballement informationnel. À ce stade, la hausse n’est ni générale, ni inévitable, ni fiscalement imposée. Elle est au mieux une possibilité, au pire une prophétie autoréalisatrice.
En définitive, la question du poulet dépasse le seul cadre de l’annexe fiscale 2026. Elle illustre la manière dont une réforme technique peut être détournée dans l’espace public pour produire des effets économiques et politiques qui lui sont étrangers. Face à cela, la responsabilité des acteurs publics, économiques et médiatiques est engagée. Car dans une économie ouverte, ce ne sont pas seulement les taxes qui font les prix, mais aussi les récits que l’on choisit de diffuser.
Leave a comment