Par Bakary Cissé | Lementor.net
Dans un monde désormais multipolaire, marqué par l’effritement progressif de l’ordre libéral issu de l’après-Guerre froide, l’Afrique s’impose en 2026 comme l’un des principaux théâtres de la compétition entre les grandes puissances. Longtemps perçue comme une périphérie stratégique, elle est aujourd’hui au centre des calculs géopolitiques, économiques et sécuritaires de l’Europe, des États-Unis, de la Russie et de la Chine. Cette centralité nouvelle s’explique à la fois par ses vulnérabilités internes et par ses atouts structurels, dans un contexte mondial où les normes multilatérales reculent au profit de relations plus transactionnelles et pragmatiques.
Le continent africain fait face à des défis profonds et persistants. Conflits armés prolongés, fragilité institutionnelle, endettement souverain élevé, pression démographique et chômage massif des jeunes forment un terreau d’instabilité que les puissances extérieures ne peuvent ignorer. Mais ces fragilités coexistent avec des ressources stratégiques devenues essentielles à l’économie mondiale du XXIᵉ siècle : minéraux critiques nécessaires à la transition énergétique, hydrocarbures, terres agricoles, couloirs logistiques et positions géographiques clés. En 2026, cette combinaison transforme l’Afrique en un enjeu central des rivalités globales, où chaque acteur cherche à sécuriser ses intérêts tout en influençant les choix politiques et diplomatiques des États africains.
L’Europe, liée historiquement à l’Afrique par des relations coloniales, commerciales et culturelles, tente de préserver son influence dans un environnement devenu beaucoup plus concurrentiel. L’Union européenne demeure le premier partenaire commercial du continent, mais sa part relative s’érode progressivement au profit de la Chine, de l’Inde et d’autres puissances émergentes. Consciente de ce recul, l’Europe multiplie les initiatives politiques et économiques. En 2026, plusieurs sommets bilatéraux et multilatéraux, notamment franco-africains ou italo-africains, visent à renforcer les investissements dans les infrastructures, l’énergie verte et les chaînes de valeur locales, tout en répondant à la montée en puissance de la Chine et à l’activisme sécuritaire russe.
Cependant, la stratégie européenne souffre de limites structurelles. Les divisions internes, la priorité donnée au réarmement et à la sécurité sur le flanc est face à la Russie, ainsi qu’une image persistante de paternalisme, affaiblissent la crédibilité de son discours partenarial. Le retrait progressif de la présence militaire française au Sahel, après la fin de l’opération Barkhane, a laissé un vide sécuritaire rapidement investi par d’autres acteurs. Dans le même temps, l’Union européenne cherche à diversifier ses approvisionnements en minéraux critiques, notamment via des accords commerciaux et des partenariats stratégiques, dans une logique de « dé-risquage » vis-à-vis de la Chine. Cette approche, prudente et normative, peine néanmoins à rivaliser avec des offres plus flexibles et politiquement moins contraignantes proposées par d’autres puissances.
Les États-Unis, pour leur part, abordent l’Afrique dans un contexte de repli stratégique. La réélection de Donald Trump en 2024 a renforcé une orientation isolationniste, marquée par la montée des tarifs douaniers, la réduction de l’aide au développement et une vision strictement transactionnelle des relations internationales. Si l’extension temporaire de l’African Growth and Opportunity Act jusqu’en 2028 témoigne d’un intérêt économique maintenu, les incertitudes demeurent quant à son avenir et à son impact réel pour les économies africaines. Washington considère désormais l’Afrique avant tout comme un espace de rivalité avec la Chine, en se concentrant sur la lutte contre le terrorisme, la sécurisation de certaines routes stratégiques et l’accès aux minéraux critiques, à l’image du corridor de Lobito soutenu conjointement avec l’Union européenne.
Ce repli relatif crée toutefois un vide politique et symbolique. La diminution de l’engagement américain favorise l’expansion d’acteurs alternatifs et alimente la perception d’un déclin de l’influence des États-Unis. Des enquêtes d’opinion internationales montrent qu’une majorité d’Américains et d’Européens estiment désormais que la Chine gagne du terrain sur la scène mondiale. En Afrique, cette perception renforce la tendance à la diversification des partenariats, les États cherchant à éviter toute dépendance exclusive vis-à-vis de Washington.
La Russie, isolée sur la scène internationale depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, poursuit en Afrique une stratégie opportuniste et essentiellement sécuritaire. Moscou privilégie des gains rapides et ciblés, notamment au Sahel, où la présence de forces russes, désormais structurées autour de l’Africa Corps après la disparition du groupe Wagner, soutient des régimes militaires confrontés à des insurrections armées. En échange d’une assistance sécuritaire, la Russie obtient un accès à certaines ressources stratégiques, comme l’or ou l’uranium, ainsi qu’un soutien diplomatique relatif dans les enceintes internationales.
Cette influence, bien que visible, reste limitée dans le temps et dans l’espace. Le commerce russo-africain demeure faible comparé à celui de la Chine ou de l’Union européenne, et l’impact économique de Moscou reste marginal. En revanche, son engagement contribue à l’internationalisation des conflits intra-étatiques et à une militarisation accrue de certaines régions, accentuant les risques d’instabilité. Pour de nombreux dirigeants africains, la Russie représente moins un modèle de développement qu’une alternative tactique face aux pressions occidentales sur la gouvernance et la démocratie.
La Chine apparaît, en 2026, comme l’acteur le plus structurant de la présence étrangère en Afrique. Son influence repose sur une puissance économique massive, des investissements soutenus dans les infrastructures via la Belt and Road Initiative et un commerce bilatéral qui atteint des niveaux record. Pékin renforce son attractivité par des politiques commerciales favorables, notamment la suppression de droits de douane sur de nombreux produits africains, et par une diplomatie active, illustrée par les tournées régulières de ses dirigeants sur le continent. En janvier 2026, la visite du ministre chinois des Affaires étrangères en Afrique de l’Est et australe s’inscrit dans cette continuité stratégique.
Le modèle chinois séduit par son absence de conditionnalité politique explicite et par sa promesse de développement rapide, en contraste avec les exigences occidentales en matière de gouvernance. Toutefois, cette relation suscite aussi des inquiétudes croissantes, notamment sur le niveau d’endettement de certains pays africains, la dépendance vis-à-vis des financements chinois et la maîtrise réelle des ressources exploitées. Malgré ces réserves, la Chine consolide son image de partenaire incontournable et contribue à redessiner les équilibres diplomatiques mondiaux. Les grands sommets sino-africains récents traduisent cette ambition de bâtir un front commun face à l’unilatéralisme et d’ancrer l’Afrique au cœur d’un ordre multipolaire émergent.
Dans ce contexte de rivalités exacerbées, l’Afrique dispose d’une marge de manœuvre accrue, mais fragile. Le continent n’est plus un simple objet de la politique internationale ; il devient un acteur capable de jouer des concurrences pour maximiser ses intérêts. Certains États exploitent habilement la rivalité entre puissances pour attirer investissements et partenariats, tandis qu’une jeunesse nombreuse et de plus en plus politisée remet en cause les élites traditionnelles et réclame une meilleure redistribution des fruits de la croissance.
Les risques restent néanmoins considérables. L’aggravation de l’endettement, la fragmentation géopolitique, la multiplication des conflits et la militarisation globale menacent de transformer cette nouvelle centralité en piège stratégique. Pour éviter une nouvelle ruée sur le continent au bénéfice exclusif d’intérêts extérieurs, l’Afrique devra renforcer ses cadres d’intégration régionale, consolider ses institutions continentales et affirmer une vision collective de son développement. L’enjeu, en 2026, n’est plus seulement d’attirer les puissances, mais de les équilibrer, afin que la compétition mondiale devienne un levier de transformation durable plutôt qu’un facteur supplémentaire de dépendance et d’instabilité.
Leave a comment