Par la Redaction et Kourouma Mamady (MK) | Lementor.net
Il existe encore, dans nos sociétés contemporaines, une idée aussi répandue que trompeuse : celle selon laquelle il y aurait un Dieu pour les Noirs, un autre pour les Blancs, un autre encore pour les Arabes. À première vue, cette croyance peut sembler relever de la diversité culturelle. En réalité, elle révèle surtout une profonde confusion sur ce que signifie, philosophiquement et spirituellement, l’idée même de Dieu.
Car si Dieu existe, Il ne peut être qu’unique. S’Il y avait plusieurs dieux distincts selon les peuples ou les races, l’humanité serait capable d’en distinguer clairement les œuvres, comme on distingue celles de différents artisans. Or personne, aucune civilisation, aucune science n’a jamais pu montrer où finirait l’œuvre d’un supposé « Dieu africain » et où commencerait celle d’un « Dieu européen » ou « arabe ». La création est continue, indivisible, sans frontières raciales. Elle ne porte qu’une seule signature.
Le monothéisme ne commence pas en Europe
Contrairement à une idée largement répandue, l’unicité du divin n’est ni une invention tardive ni une importation étrangère à l’Afrique. L’histoire religieuse montre au contraire que certaines des plus anciennes formulations du monothéisme émergent dans des espaces africains ou afro-asiatiques.
L’exemple le plus frappant est celui de l’Égypte antique. Au XIVᵉ siècle avant notre ère, le pharaon Akhenaton rompt avec le polythéisme traditionnel et proclame le culte d’un Dieu unique, Aton, principe universel de vie, au-dessus des autres divinités. Cette expérience monothéiste, même si elle fut politiquement combattue et religieusement réprimée après sa mort, marque une étape majeure dans l’histoire des idées religieuses. Elle montre que l’Afrique ancienne a pensé, très tôt, l’unicité du divin.
Plus tard, les traditions bibliques et coraniques s’inscrivent elles aussi dans des espaces géographiques intimement liés à l’Afrique : l’Égypte, la Nubie, l’Éthiopie, la péninsule sinaïtique, le Proche-Orient. Le monothéisme n’est donc pas l’expression d’un génie racial particulier, mais le fruit d’une longue maturation spirituelle dans des régions où l’Afrique occupe une place centrale.
L’Afrique traditionnelle et l’Être suprême
Les travaux de philosophes et d’ethnologues comme Placide Tempels ou John S. Mbiti ont clairement montré que, derrière la diversité des rites africains, se trouve presque toujours la reconnaissance d’un Être suprême : créateur, transcendant, antérieur à tout. Les esprits, les forces de la nature, les ancêtres ne sont pas des dieux concurrents, mais des médiations, des puissances secondaires.
Ce que l’on appelle trop vite et trop légèrement le « fétichisme africain » repose souvent sur un malentendu. Lorsqu’on dialogue réellement avec un féticheur, on découvre qu’il ne croit pas en une multitude de dieux rivaux. Il croit en un Dieu unique. Le fétiche n’est pas Dieu ; il est un symbole, un support, un canal. À la fin du rituel, tout dépend toujours de Dieu. L’objet ne fait qu’intermédiaire, à la manière d’un messager.
Une même idée, des formes différentes
Dans l’histoire des religions, deux grandes conceptions du divin s’opposent. La première est celle de l’unicité absolue : un seul Dieu, universel, sans frontière. C’est cette conception qui structure le judaïsme, le christianisme et l’islam. Ces religions ne sont pas, à l’origine, celles d’un peuple ou d’une race, mais d’un message adressé à l’humanité entière, à travers des prophètes envoyés à des peuples différents.
Le Coran le rappelle explicitement : aucun peuple n’a été laissé sans messager. La Bible, quant à elle, situe son récit fondateur dans des espaces profondément liés à l’Afrique ancienne. Dans cette vision, il n’existe pas un Dieu du feu, un Dieu de la mer ou un Dieu du vent. Tout relève d’un seul Créateur.
L’islam pousse cette logique à son expression la plus directe. Il affirme que Dieu est plus proche de l’homme que sa veine jugulaire. Dès lors, pourquoi passer par des objets pour s’adresser à Celui qui est déjà si proche ? Cette approche ne nie pas la quête spirituelle africaine ; elle en modifie la forme, sans en contredire le fond.
La seconde conception du divin, issue de la tradition gréco-romaine, repose sur le polythéisme : une multiplicité de dieux spécialisés, hiérarchisés, parfois en concurrence. Cette vision, bien documentée par l’histoire antique européenne, ne constitue pas le socle profond des spiritualités africaines, où Dieu demeure unique, même lorsque Ses noms et Ses manifestations sont multiples.
Dieu n’est ni noir, ni blanc, ni arabe
Parler du « Dieu des Européens » ou du « Dieu des Arabes » est donc une erreur de perspective. Dieu n’a pas de couleur. Il n’appartient à aucune race, et pourtant aucune race n’en est exclue. La racialisation de Dieu est une construction tardive, idéologique et politique, étrangère à la pensée spirituelle profonde, qu’elle soit africaine, biblique ou coranique.
Comprendre cela, ce n’est pas renier sa culture ou sa foi. C’est au contraire quitter le rez-de-chaussée de la croyance mécanique pour accéder à l’étage supérieur de la réflexion. L’histoire religieuse de l’Afrique, de l’Égypte antique aux traditions contemporaines, nous invite à dépasser les confusions identitaires pour retrouver l’essentiel : l’unicité du divin et l’universalité de l’humain.
Références:
Placide Tempels, La philosophie bantoue
John S. Mbiti, African Religions and Philosophy
Cheikh Anta Diop, Civilisation ou barbarie
Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses
Le Coran, sourate 50, verset 16
La Bible, Actes des Apôtres et traditions des Églises orientales anciennes
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