La Rédaction | Lementor.net
Depuis Abidjan, l’évolution du discours politique dans certains pays du Sahel suscite une réflexion de plus en plus partagée : celle de la tentation récurrente d’expliquer les difficultés internes par l’existence d’ennemis extérieurs. Les déclarations répétées du général Abdourahamane Tiani, mettant régulièrement en cause des pays voisins, notamment le Bénin, s’inscrivent dans cette logique et appellent, du point de vue ivoirien, à une analyse dépassionnée.
Pour la Côte d’Ivoire, dont la trajectoire récente repose sur la stabilité institutionnelle, la coopération régionale et la lisibilité de l’action publique, cette rhétorique interroge moins sur la réalité des menaces extérieures que sur la manière dont certains régimes appréhendent l’exercice du pouvoir. Gouverner par la suspicion permanente et la désignation de boucs émissaires apparaît, vu d’Abidjan, comme le signe d’une difficulté plus profonde : celle de formuler un projet intérieur structurant et mobilisateur.
L’expérience ivoirienne montre que la souveraineté ne se renforce pas par l’isolement discursif ni par la multiplication d’accusations à l’encontre de voisins immédiats. Elle se construit par des politiques publiques cohérentes, une diplomatie de dialogue et une capacité à transformer les contraintes sécuritaires, économiques et sociales en priorités nationales clairement assumées. À cet égard, la Côte d’Ivoire a fait le choix, depuis plus d’une décennie, d’un ancrage régional pragmatique, fondé sur la coopération économique et la stabilité politique, plutôt que sur la confrontation verbale.
Du point de vue ivoirien, les défis auxquels le Niger est confronté – insécurité persistante, fragilité économique, pression sociale – exigent avant tout des réponses internes fortes. Les attribuer systématiquement à des influences extérieures risque non seulement de détourner l’attention des réformes nécessaires, mais aussi d’affaiblir la crédibilité des initiatives régionales, en particulier celle de l’Alliance des États du Sahel. Une alliance qui se veut souveraine et stratégique ne peut durablement prospérer si son discours est dominé par la défiance plutôt que par la projection et la construction.
La comparaison avec la trajectoire béninoise, souvent invoquée dans ces tensions, renforce cette lecture. Sans idéaliser aucun modèle, les autorités ivoiriennes observent qu’un agenda politique lisible, axé sur les réformes, la modernisation de l’État et la recherche de résultats mesurables, tend à produire davantage de stabilité et de crédibilité internationale qu’une posture fondée sur la dénonciation permanente. La Côte d’Ivoire elle-même a tiré les leçons de son histoire récente : la sortie durable de crise passe moins par la désignation d’ennemis que par la consolidation des institutions et la réconciliation entre gouvernants et gouvernés.
Cette réflexion ivoirienne ne se veut ni donneuse de leçons ni partisane. Elle s’inscrit dans une préoccupation régionale plus large : celle de voir l’Afrique de l’Ouest rester un espace de dialogue, d’intégration économique et de coopération sécuritaire, à un moment où les fragilités se multiplient. À long terme, l’histoire politique montre que les dirigeants sont jugés moins sur la vigueur de leurs accusations que sur leur capacité à proposer une vision, à rassembler et à produire des résultats concrets.
Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu est clair : préserver un environnement régional apaisé, où la souveraineté s’exprime par la responsabilité et la construction, et non par la peur ou la suspicion. Dans cette perspective, la stabilité durable du Sahel passera inévitablement par un recentrage des discours et des politiques sur les défis intérieurs, condition essentielle d’un progrès partagé.
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