La Rédaction | Lementor.net
Après une période de relative accalmie verbale qui laissait espérer une désescalade durable des tensions entre le Niger et la CEDEAO, le général Abdourahamane Tiani a brutalement ravivé le brasier diplomatique et sécuritaire. Dans la nuit du 28 au 29 janvier 2026, des tirs nourris et des explosions ont secoué la zone de l’aéroport international Diori Hamani à Niamey, visant notamment la base aérienne située à l’intérieur du complexe. Cet épisode marque un tournant, tant par sa gravité que par la lecture politique qu’en a immédiatement faite le chef de la junte militaire au pouvoir depuis le coup d’État de 2023.
S’exprimant depuis les lieux mêmes de l’attaque, le général Tiani a choisi de désigner des responsables extérieurs, accusant ouvertement le Bénin, la Côte d’Ivoire et la France de complicité dans cette opération armée. Sous un ton martial et menaçant, il a élargi le champ des accusations à plusieurs dirigeants étrangers, affirmant que le Niger avait trop longtemps été la cible de pressions et d’ingérences et que le temps était désormais venu de « répondre ». Cette rhétorique offensive, assumée et répétée, tranche avec les appels à la retenue qui prévalaient encore quelques semaines plus tôt.
Sur le plan sécuritaire, les autorités nigériennes ont fait état d’une riposte rapide des forces armées, appuyées par des partenaires russes, ayant permis de neutraliser plusieurs assaillants et d’en interpeller d’autres. Quelques militaires auraient été blessés. Mais très vite, l’attention s’est déplacée du terrain militaire vers le terrain diplomatique. À Abidjan, l’ambassadeur du Niger a été convoqué par les autorités ivoiriennes pour fournir des clarifications officielles. À Cotonou, le gouvernement béninois a rejeté avec fermeté ce qu’il qualifie d’accusations infondées et dénuées de sens, rappelant que la frontière avec le Niger est fermée et qu’aucun élément sérieux ne vient étayer la thèse d’une implication béninoise.
Au-delà des démentis officiels, de nombreux observateurs s’interrogent sur la cohérence et la finalité de la posture adoptée par Niamey. Depuis l’arrivée du général Tiani au pouvoir, le Niger fait face à une dégradation continue de la situation sécuritaire. Les chiffres avancés par des experts indépendants font état de plus de 1 700 victimes, civiles et militaires, liées aux attaques jihadistes, dont plus de 1 200 dans la seule région de Tillabéri. Cette zone, l’une des plus touchées, se situe à la jonction de plusieurs frontières, notamment avec le Mali et le Burkina Faso, deux partenaires clés du Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel. Elle ne jouxte ni la Côte d’Ivoire ni le Bénin, ce qui fragilise davantage la narration officielle accusant ces pays côtiers.
Cette contradiction alimente l’idée selon laquelle les accusations portées contre les États membres de la CEDEAO relèveraient davantage d’une stratégie de diversion que d’une analyse rigoureuse des causes profondes de l’insécurité. Plusieurs analystes estiment que le discours du général Tiani vise à masquer les limites d’une gouvernance sécuritaire incapable d’endiguer durablement la menace terroriste, malgré un recentrage des alliances internationales et un discours souverainiste assumé. La reconnaissance publique du rôle décisif des forces russes dans la riposte contraste d’ailleurs avec le refus opposé à d’autres formes de coopération régionale ou internationale, jugées incompatibles avec la souveraineté revendiquée par Niamey.
À cette crise sécuritaire s’ajoute une fragilité économique grandissante. Le Niger subit de lourdes pertes liées à la paralysie de certains échanges, notamment autour de l’uranium, et aux destructions ayant affecté le pipeline Niger–Bénin. L’économie nationale peine à absorber ces chocs successifs, tandis que la population fait face à une dégradation tangible des conditions de vie. Dans ce contexte, l’escalade verbale contre des voisins historiquement liés au Niger apparaît, pour nombre d’experts, comme une fuite en avant risquée.
Le dernier élément troublant réside dans la revendication rapide des attaques par la branche locale de l’État islamique, quelques heures seulement après les déclarations du général Tiani. Selon plusieurs spécialistes du Sahel, les chefs de ces groupes armés seraient principalement originaires du Mali et du Burkina Faso, et parfaitement identifiés par les autorités des pays de l’AES. Les circuits de financement de ces organisations, souvent alimentés par des réseaux transnationaux complexes et des rançons versées pour des prises d’otages, constituent un autre angle mort du discours officiel nigérien.
Face à ces faits, une question centrale demeure : en s’attaquant frontalement au Bénin, à la Côte d’Ivoire et plus largement à la CEDEAO, le pouvoir de Niamey cherche-t-il réellement à renforcer la sécurité nationale ou à détourner l’attention d’une impasse stratégique et politique de plus en plus difficile à dissimuler ? À mesure que les tensions régionales s’exacerbent, les réponses apportées par la junte nigérienne semblent moins orientées vers la résolution des causes structurelles de l’insécurité que vers la construction d’un récit de confrontation, dont les conséquences pourraient s’avérer lourdes pour l’ensemble de la région.
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