Par Bakary Cissé | Lementor.net
La Côte d’Ivoire n’est pas seulement un pays agricole. Elle est une puissance agricole en pleine mutation. Longtemps portée par ses cultures d’exportation, notamment le cacao et le café, elle engage désormais une transformation stratégique vers un objectif devenu central : la souveraineté alimentaire. Nourrir sa population n’est plus une simple ambition sectorielle. C’est un enjeu de stabilité, de dignité nationale et d’indépendance économique.
Des atouts naturels et humains décisifs
Le pays dispose d’un socle exceptionnel. Neuf agro-pôles, structurés selon des critères agro-écologiques précis, couvrent l’ensemble du territoire. Le Nord et le Centre se distinguent par la production céréalière, notamment le riz et le maïs. Le Centre et l’Ouest concentrent l’igname et le manioc, tandis que les cultures maraîchères prospèrent dans les zones irriguées.
Des millions d’hectares de terres arables restent encore disponibles. Les ressources hydriques sont abondantes et exploitables. Le climat permet, dans certaines zones, jusqu’à trois cycles culturaux annuels. À cela s’ajoute une jeunesse rurale nombreuse, dynamique et résiliente, qui représente un capital humain stratégique.
Ces atouts se traduisent déjà en résultats concrets. En douze ans, la production vivrière est passée de 11,5 millions de tonnes en 2011 à 23,65 millions de tonnes en 2024. Le secteur contribue aujourd’hui à hauteur de 5,7 % au PIB national. Le taux de couverture des besoins en céréales a progressé de 48 % à 61,5 %. En 2024, la décision de suspendre temporairement les exportations de produits vivriers afin de protéger le marché intérieur a marqué un tournant politique fort : la priorité est désormais la sécurité alimentaire nationale.
Une stratégie structurée et des investissements massifs
La véritable force ivoirienne réside dans la cohérence stratégique de son action publique. Le Programme National de Développement et le Programme National d’Investissement Agricole constituent l’ossature de cette offensive agricole. Plus de 12 315 milliards FCFA ont été mobilisés dans une approche intégrée combinant production, transformation, infrastructures et inclusion sociale.
Des projets structurants illustrent cette dynamique. Le 2PAI-Bélier, doté de 80,9 milliards FCFA, associe production rizicole, maïsicole et maraîchère, élevage porcin et pisciculture dans une logique de chaîne de valeur complète. Le PDC2V consolide les filières locales. Le PRESACI soutient le manioc, la banane plantain et le maraîchage. Le PADFA renforce la productivité au Nord. ADERIZ modernise la riziculture à travers la mécanisation et la digitalisation. AgriConnect facilite l’insertion des jeunes.
Vingt-six unités semi-industrielles de transformation du manioc sont déjà opérationnelles. Près de 29 743 kilomètres de pistes rurales ont été réhabilités et 397 magasins de stockage construits, améliorant la logistique et réduisant les pertes post-récolte.
Ces initiatives ne sont pas isolées. Elles s’inscrivent dans une vision systémique visant la productivité, la résilience climatique et la transformation locale. La Côte d’Ivoire se positionne ainsi comme l’un des pays les plus structurés d’Afrique de l’Ouest dans la gestion stratégique de ses filières vivrières.
Les défis à surmonter
La conquête n’est cependant pas achevée. La facture alimentaire reste élevée, atteignant 2 161 milliards FCFA en 2024. Le riz couvre environ 63 % des besoins nationaux, laissant une marge de progression importante. Les rendements agricoles demeurent perfectibles et la mécanisation encore insuffisante. Les pertes post-récolte oscillent entre 30 et 40 %, réduisant considérablement la valeur ajoutée.
Les changements climatiques accentuent la pression sur les systèmes productifs, entre sécheresses, inondations et maladies phytosanitaires. L’accès aux semences certifiées et au financement pour les petits exploitants reste un défi majeur. Les questions foncières, malgré les efforts de sécurisation, continuent de freiner certains investissements. Enfin, la transformation locale, bien que lancée, doit gagner en profondeur pour réduire durablement les importations, notamment de blé.
Ces défis sont désormais clairement identifiés et progressivement adressés : mécanisation accrue, promotion des farines locales à base de manioc et de maïs, amélioration des systèmes d’irrigation, digitalisation des exploitations et encouragement de l’agroécologie.
Une ambition continentale
La perspective du Salon International de l’Agriculture et des Ressources Animales offre une vitrine stratégique. La Côte d’Ivoire ne se présente plus seulement comme premier producteur mondial de cacao, mais comme un pays déterminé à assurer son autosuffisance alimentaire et à devenir un acteur majeur des filières vivrières régionales.
L’objectif d’autosuffisance en riz à l’horizon 2030 apparaît désormais crédible. La souveraineté alimentaire globale n’est plus un slogan, mais une trajectoire. Elle repose sur des terres fertiles, des ressources en eau abondantes, une jeunesse mobilisée, une vision politique affirmée et des investissements structurants.
La souveraineté alimentaire est une conquête. Et la Côte d’Ivoire possède les armes pour la remporter : ses terres, son climat, son eau, son capital humain et une stratégie intégrée. Il reste à poursuivre l’effort, à accélérer la transformation locale et à faire de l’agriculture vivrière un secteur moderne, rentable et porteur d’avenir. C’est à ce prix que l’indépendance alimentaire deviendra une réalité durable.
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