Par Bakary Cissé | lementor.net
Dans un monde où les alliances économiques se recomposent au gré des tensions géopolitiques et des rivalités commerciales, la relation entre la Côte d’Ivoire et la Chine s’impose comme l’un des partenariats les plus structurants en Afrique de l’Ouest.
Pragmatique, ambitieuse et orientée vers les résultats, cette coopération redessine progressivement le paysage économique ivoirien.
Depuis l’arrivée au pouvoir du Président Alassane Ouattara, Pékin est devenu le premier fournisseur et le troisième partenaire commercial du pays. Les échanges commerciaux ont été multipliés par huit entre 2014 et 2016, atteignant 8,85 milliards de dollars, avant de doubler sur la décennie suivante. Cette trajectoire témoigne d’une intensification rapide et assumée des relations économiques.
Une stratégie chinoise bien calibrée
La présence chinoise en Côte d’Ivoire ne relève pas du hasard. Elle repose sur une stratégie cohérente mêlant investissements massifs, financements concessionnels, aide au développement et transferts technologiques.
Au cœur de cette dynamique figurent des projets d’infrastructures structurants : extension du port d’Abidjan, modernisation des axes routiers, construction du stade olympique d’Ebimpé, projets d’approvisionnement en eau potable, électrification et aménagements urbains.
En février 2026, un nouvel accord de 24 milliards de FCFA est venu consolider cette coopération, notamment dans les secteurs de la santé, de l’agriculture, des transports et des technologies de l’information et de la communication.
Pour Pékin, l’enjeu est double : sécuriser ses approvisionnements en matières premières et renforcer son ancrage stratégique en Afrique. Pour Abidjan, il s’agit d’accélérer son industrialisation, de moderniser ses infrastructures et de diversifier son économie.
Dix entreprises au cœur du dispositif
La coopération sino-ivoirienne s’incarne concrètement à travers une dizaine d’entreprises majeures présentes sur le territoire ivoirien.
China Road and Bridge Corporation s’illustre dans les infrastructures routières.
China Civil Engineering Construction Corporation intervient dans les travaux publics et ferroviaires.
Sinohydro est active dans l’hydroélectricité et la construction de barrages.
Huawei et ZTE jouent un rôle central dans la modernisation des réseaux télécoms et la transformation numérique.
China Harbour Engineering Company contribue au développement portuaire.
Ganfeng Lithium s’inscrit dans la dynamique minière, notamment autour du lithium, ressource stratégique pour les batteries.
À ces acteurs s’ajoutent d’autres entreprises engagées dans l’ingénierie, les ponts et chaussées ou la transformation agro-industrielle, notamment dans le cacao, avec des capacités de traitement atteignant 50 000 tonnes par an.
À fin 2024, ces entreprises ont généré un chiffre d’affaires cumulé de plus de 147 milliards de FCFA et créé plus d’un millier d’emplois directs. Au-delà des chiffres, elles participent à la structuration de secteurs clés : BTP, énergie, numérique, mines, agro-industrie.
Opportunités et interrogations
Cette coopération ne va pas sans débats. Certains observateurs pointent une dépendance croissante vis-à-vis des financements chinois ou un déséquilibre commercial marqué par l’exportation ivoirienne de matières premières – notamment le cacao – face à l’importation de produits manufacturés.
La question de la main-d’œuvre est également soulevée, avec des critiques sur le recours à des travailleurs chinois dans certains projets.
Ces interrogations méritent d’être posées, car un partenariat stratégique doit être évalué avec lucidité. Mais il serait réducteur d’ignorer les bénéfices tangibles : infrastructures modernes, transfert de compétences, accélération de l’industrialisation, amélioration de la connectivité numérique et énergétique.
La récente suppression par Pékin des droits de douane sur plusieurs produits africains renforce encore les opportunités d’accès au marché chinois pour les exportateurs ivoiriens. À condition de monter en gamme et de diversifier l’offre, cette ouverture peut contribuer à corriger progressivement les déséquilibres.
Un partenariat sud-sud qui défie les modèles traditionnels
La relation Côte d’Ivoire–Chine s’inscrit dans une dynamique sud-sud qui bouscule les schémas classiques de coopération. Elle repose sur une logique d’intérêts réciproques plutôt que sur une approche strictement conditionnelle.
Pour Abidjan, l’enjeu est désormais stratégique : négocier avec intelligence, exiger davantage de contenu local, encourager les coentreprises, favoriser la formation de cadres ivoiriens et veiller à la soutenabilité de la dette.
Pour Pékin, la stabilité politique et la croissance ivoirienne constituent des garanties essentielles pour sécuriser ses investissements à long terme.
Jouer finement la partition ivoirienne
La Chine avance ses pions en Afrique. La Côte d’Ivoire, elle, ne subit pas. Elle négocie, structure et oriente.
Dans un contexte de recomposition mondiale des chaînes de valeur, Abidjan ambitionne de devenir un hub régional incontournable, à la croisée des flux commerciaux, logistiques et numériques.
L’alliance avec Pékin peut accélérer cette ambition, à condition que l’équilibre soit constamment recherché. Un partenariat gagnant-gagnant ne se décrète pas ; il se construit dans la durée, par des contrats transparents, des retombées locales mesurables et une stratégie nationale claire.
La relation sino-ivoirienne n’est pas seulement une affaire d’infrastructures. Elle est un levier de repositionnement stratégique.
Et dans cette partie d’échecs économique mondiale, Abidjan entend jouer sa partition avec finesse, lucidité et ambition.
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