Par la rédaction |Lementor.net
Il faudra peut-être changer ce titre. Le rendre plus percutant encore. Mais pour l’instant, qu’il reste tel quel, brut, frontal, sans détour. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit : une dérive intellectuelle inquiétante qui prétend faire de la mort la preuve ultime de l’authenticité révolutionnaire.
La semaine dernière, Tiken Jah Fakoly a rappelé une évidence démocratique : au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les chefs militaires arrivés au pouvoir par les armes doivent organiser des élections. Rien de plus. Rien de moins. Il n’a appelé ni à l’insurrection, ni à la violence, ni à l’ingérence. Il a simplement rappelé que, dans un système politique moderne, le détenteur réel du pouvoir n’est ni le fusil ni le treillis, mais le peuple.
Il n’en fallait pas davantage pour déclencher une vague d’insultes. Pour certains défenseurs zélés des régimes de l’Alliance des États du Sahel, l’artiste serait devenu un “vendu”. Pire encore : s’il était un “vrai” reggaeman révolutionnaire, il devrait déjà être mort. Oui, vous avez bien lu. Mort.
L’absurde équation : authenticité = assassinat
L’argument est répété avec une ferveur troublante. On cite Bob Marley, Lucky Dube, Tupac Shakur. Tous morts. Donc authentiques. Vieillir en tant qu’artiste engagé serait la preuve d’une compromission avec “Babylone”. Quelle hérésie intellectuelle. Quelle dangereuse glorification du martyre.
Si l’on suit cette logique délirante, la mort deviendrait le sceau officiel de la pureté idéologique. L’assassinat deviendrait une certification. Le sang remplacerait l’argument.
Mais depuis quand la finalité du reggae est-elle le suicide politique ou l’exécution publique ? Depuis quand l’engagement artistique suppose-t-il une balle dans la tête pour être crédible ? Le reggae engagé ne chante pas pour appeler la mort sur lui-même. Il chante pour dénoncer l’injustice, éveiller les consciences, rappeler les principes.
Et parmi ces principes, il y en a un qui ne souffre aucune ambiguïté : la souveraineté populaire.
Le pouvoir n’est pas une propriété militaire
Les coups d’État successifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont été justifiés par l’échec sécuritaire, par la corruption des régimes précédents, par la nécessité d’un redressement national. Soit. Mais aucune justification, si noble soit-elle, ne peut transformer un pouvoir militaire transitoire en mandat perpétuel.
La démocratie n’est pas négociable. Les libertés publiques ne sont pas optionnelles. La confiscation durable du pouvoir est condamnable, quelle que soit la rhétorique qui l’habille.
Lorsque Tiken Jah Fakoly appelle à l’organisation d’élections, il ne trahit pas l’Afrique. Il ne trahit pas le panafricanisme. Il rappelle simplement que le peuple doit être consulté. Que le jeu démocratique n’est pas une faveur accordée par des colonels, mais un droit inaliénable.
Si la mort était la preuve, alors…
Allons jusqu’au bout de l’absurdité. Si la mort était la sentence naturelle de tout révolutionnaire authentique, alors pourquoi certains chefs militaires seraient-ils encore en vie ? Pourquoi Ibrahim Traoré, Abdourahamane Tiani ou Assimi Goïta seraient-ils épargnés ?
L’histoire africaine regorge de figures panafricanistes tombées sous les balles ou dans des circonstances troubles. Patrice Lumumba, exécuté en 1961. Thomas Sankara, assassiné en 1987. Amílcar Cabral, tué en 1973. Samora Machel, mort dans un crash aux circonstances controversées. Chris Hani, abattu en 1993.
Faut-il en conclure que seuls les morts sont légitimes ? Que la longévité est suspecte ? Que survivre est une trahison ?
Et que dire de Nelson Mandela ? Icône mondiale de la lutte contre l’apartheid. Vingt-sept ans de prison. Puis président. Puis une longue vie jusqu’à un âge avancé. Était-il moins révolutionnaire parce qu’il n’a pas été assassiné ? Était-il un collaborateur de “Babylone” parce qu’il a eu le privilège de vieillir ? La question révèle l’absurdité de la thèse.
La fascination morbide des réseaux sociaux
Ce qui inquiète davantage, ce n’est pas la critique. La critique est légitime. Ce qui inquiète, c’est cette banalisation de la violence symbolique. Cette idée qu’un artiste devrait payer de sa vie pour être crédible. Cette glorification du martyre comme horizon politique.
Derrière les pseudonymes et les avatars, une horde d’activistes numériques transforme la complexité politique en slogans simplistes. Le débat devient invective. L’argument devient menace. La nuance devient trahison.
Qui réfléchit réellement dans cette mécanique ? Qui analyse les implications économiques, sécuritaires, institutionnelles d’une transition sans calendrier électoral clair ? Qui interroge la soutenabilité d’un pouvoir sans légitimité électorale renouvelée ?
Le panafricanisme ne peut pas se réduire à l’applaudissement automatique de tout régime qui brandit un discours souverainiste. La souveraineté ne se décrète pas uniquement par des ruptures diplomatiques ou des discours enflammés. Elle se consolide par des institutions solides, par la responsabilité politique, par la reddition des comptes.
L’engagement n’est pas un suicide
Il est profondément malsain de souhaiter la mort d’un artiste parce qu’il rappelle une exigence démocratique. C’est une inversion morale. C’est confondre radicalité et nihilisme.
Le reggae engagé n’est pas une invitation au cimetière. Il est une invitation à la conscience. Il ne célèbre pas la mort, il dénonce l’oppression. Il ne réclame pas le sacrifice, il réclame la justice.
Vieillir en révolutionnaire n’est pas un crime. C’est peut-être, au contraire, la preuve que la lutte a porté ses fruits.
Sortir de l’impasse
Le Sahel traverse une crise profonde : sécuritaire, économique, institutionnelle. Personne ne le nie. Mais la sortie de crise ne passera ni par l’adoration des uniformes ni par la diabolisation systématique de toute voix critique.
Organiser des élections ne signifie pas capituler. Consulter le peuple ne signifie pas se soumettre à l’étranger. Respecter la souveraineté populaire n’est pas un luxe occidental, c’est un principe universel.
Si la mort était la sentence du reggae engagé, alors nous aurions fait de la barbarie un critère d’authenticité. Si la survie était une preuve de trahison, alors l’intelligence aurait définitivement quitté le débat public.
Heureusement, il reste encore des voix qui rappellent que le pouvoir appartient au peuple. Et que la démocratie, malgré ses imperfections, demeure le seul cadre légitime pour arbitrer les désaccords.
Ceux qui transforment la mort en argument ont déjà perdu la bataille des idées.
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