La rédaction | Lementor.net
Ce matin encore. N’Zianouan — trois morts, deux blessés graves dans une sortie de route. Autoroute du Nord — un mort, vingt-deux blessés dans l’accident d’un car. Deux drames en quelques heures, à quelques kilomètres de distance. Deux familles brisées avant le déjeuner. Et quelque part dans les statistiques de l’OSER, deux lignes de plus dans un bilan qui, depuis le 1er janvier 2026, affiche déjà 164 morts en six semaines — soit quatre par jour, chaque jour, sans relâche.
Ce chiffre mérite d’être dit lentement. Quatre morts par jour. C’est-à-dire que pendant qu’on lisait les nouvelles ce matin, quelqu’un mourait sur une route ivoirienne. Pendant qu’on déjeunait, quelqu’un aussi. Et probablement ce soir encore.
Les causes, on les connaît par cœur. L’excès de vitesse. L’alcool au volant. Les engins à deux roues sans casque. Les véhicules surchargés qui avalent les routes interurbaines comme si elles étaient des pistes sans limite. Les permis inexistants, les visites techniques oubliées, les pneus lisses qui tiennent encore par miracle. Ce ne sont pas des secrets. Ce sont des constats vieux de vingt ans, répétés à chaque accident, à chaque conférence de presse, à chaque plan d’action.
En février, face à l’hécatombe des premières semaines de l’année, le gouvernement a réagi. Conseil national de sécurité le 12 février. Tolérance zéro annoncée sur les infractions majeures. Renforcement des unités de police de la route sur les axes accidentogènes. La plateforme « Alerte Transport » réactivée pour permettre aux citoyens de signaler les manquements. Les mots étaient fermes. La volonté semblait réelle. Et pourtant, ce matin, deux accidents graves. Deux de plus.
Ce n’est pas une critique de l’action gouvernementale — les mesures prises sont nécessaires et les efforts réels. C’est une question plus profonde, celle de la culture de la route. Aucun radar, aucun contrôle, aucune campagne de sensibilisation ne peut, seul, changer ce qui se passe dans la tête d’un conducteur qui prend le volant après avoir bu, ou qui dépasse dans un virage parce qu’il est en retard. La sécurité routière est d’abord un choix individuel. Un pacte avec les autres usagers. L’idée simple et pourtant si difficile à intégrer que la route est un espace partagé, pas une piste de course privée.
La Côte d’Ivoire a réduit le nombre annuel de morts sur les routes — de 1 614 en 2021 à 1 307 en 2025, soit une baisse de 19%. C’est réel, c’est significatif, c’est le fruit d’années de travail institutionnel. Mais 1 307 morts par an, c’est encore 1 307 de trop. Et le début 2026, avec 164 morts en six semaines, interroge sur la durabilité de cette tendance.
Abidjan concentre à elle seule environ 67% des accidents signalés. La densité, la vitesse, les motos-taxis, les gbakas bondés, les carrefours sans feux, les trottoirs envahis par les véhicules — la ville accumule tous les facteurs de risque. Mais les accidents les plus meurtriers se produisent sur les routes interurbaines, là où la vitesse est maximale et les secours lointains.
Ce soir, quelque part entre Abidjan et l’intérieur du pays, quelqu’un conduit trop vite. Peut-être fatigué, peut-être pressé, peut-être convaincu que rien ne lui arrivera. Il a probablement tort. Et la prochaine dépêche des pompiers le dira, comme elle le dit chaque matin depuis le 1er janvier.
La route ivoirienne peut être belle. Elle peut être sûre. Mais ça commence par une décision — celle de chaque conducteur, à chaque départ.
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