La rédaction | Lementor.net
Il y a des concerts qu’on oublie le lendemain. Et puis il y a des soirs comme celui-là.
Samedi 18 avril 2026, esplanade du Palais de la Culture de Treichville. Le soleil venait de tomber sur Abidjan. Dans la foule qui s’impatientait, on sentait quelque chose d’inhabituel — une attente qui dépassait le simple plaisir d’une soirée musicale. Tiken Jah Fakoly n’était pas venu donner un concert. Il était venu dire quelque chose. Et tout le monde, au fond, le savait.
L’orchestre d’Odiénné ouvre le bal
La scène s’allume. Mais ce n’est pas Tiken Jah qui entre. Ce sont eux — plus d’une cinquantaine de jeunes musiciens de l’orchestre philharmonique d’Odiénné, la ville natale de l’artiste, perdue dans le nord-ouest de la Côte d’Ivoire, à des heures de route d’Abidjan. Des gamins et des adolescents, instruments en main, qui n’auraient jamais dû se retrouver sur cette scène-là. Et pourtant.
Violons, flûtes, saxophones, balafons, djembés. Une introduction acoustique qui ne ressemble à rien de ce qu’un festival africain propose habituellement. Pas de beatmaker, pas de samples, pas de production numérique. De la musique vivante, brute, enracinée. La modernité d’un côté, l’âme d’un terroir de l’autre — et entre les deux, une passerelle inattendue que Tiken Jah avait construite en silence, loin des projecteurs.
C’était son message avant même d’avoir chanté une seule note. Le talent existe partout. À Odiénné comme à Paris, à Treichville comme à Londres. Il suffit de le chercher, de le former, de lui donner une scène.
« Restez sur place. Le voyage reggae commence. »
Après l’intermède — le temps pour les jeunes musiciens de quitter la scène avec la dignité de ceux qui ont accompli quelque chose de grand — Tiken Jah est revenu seul face au public. Et là, il a lancé cette phrase qui dit tout sur l’homme : « Restez sur place, le concert reprend dans quelques minutes pour un long voyage reggae non-stop. »
Un long voyage. C’est exactement ça. Parce que quand Tiken Jah chante, on ne reste pas assis. On part. On traverse. On revoit l’Afrique telle qu’elle est, telle qu’elle pourrait être, telle qu’elle a été trahie et telle qu’elle peut encore se relever.
« Tata » en premier. Les milliers de voix du public reprennent en chœur, comme un réflexe conditionné par des années d’écoute. Ce titre-là ne vieillit pas. Il grandit avec chaque génération qui le découvre. Puis « Ouvrez les frontières » — ce plaidoyer têtu, obstiné, pour la libre circulation des Africains sur leur propre continent, ce continent qu’on traverse avec un passeport étranger plus facilement qu’avec un passeport ivoirien, burkinabè ou malien. Le public chante, pas parce qu’il connaît les paroles par cœur, mais parce qu’il connaît la douleur que ces mots portent.
« Sundjata » — hommage à Soundjata Keïta, le fondateur de l’empire mandingue, celui qui a prouvé qu’un continent peut se lever de ses propres genoux. Et puis « Djourou » — la corde, le lien, mais aussi le joug. Une dénonciation des inégalités sociales et du poids écrasant de la dette extérieure sur des nations qui n’ont jamais cessé de payer ce qu’elles ne doivent pas. Ces chansons-là, en dioula pour la plupart, traversaient les corps plus qu’elles n’entraient par les oreilles.
Le fils de forgeron qui parle aux rois
Né en 1968 à Odiénné, fils de forgeron, Tiken Jah Fakoly a grandi dans une Côte d’Ivoire post-Houphouët qui cherchait encore ses repères. Il forme son premier groupe, les Djelys, en 1987. Il s’impose en Europe en 1998. Menacé dans son propre pays, il part en exil à Bamako en 2003. Il revient. Il repart. Il revient toujours.
Ce soir à Treichville, des membres du gouvernement ivoirien étaient dans le public. Et Tiken Jah leur a parlé aussi — sans détour, sans colère froide, avec cette conviction tranquille de quelqu’un qui a choisi depuis longtemps de dire la vérité plutôt que de plaire. Il a appelé à la création des États-Unis d’Afrique. Pas comme un slogan creux. Comme une nécessité, une urgence, la seule réponse possible à un continent morcelé qui se noie dans ses propres divisions. « Unis, nous sommes plus forts. » Quatre mots. Dits devant des ministres, des diplomates, des artistes venus de tout le continent pour cette 14e édition du MASA.
Le MASA comme miroir
Cette 14e édition — placée sous le thème « Arts du spectacle en Afrique, outil d’intégration économique et sociale », avec le Maroc comme pays invité d’honneur et le Brésil comme invité spécial — avait duré huit jours, du 11 au 18 avril. Huit jours de musique, de danse, de théâtre, d’humour, de rencontres professionnelles entre artistes et programmateurs venus du monde entier. Le genre d’événement qui rappelle pourquoi Abidjan reste la capitale culturelle incontestée de l’Afrique francophone.
Tiken Jah en a eu conscience. En remerciant les autorités ivoiriennes, il a qualifié cette édition de « parmi les plus réussies depuis la création du MASA en 1993. » Ce n’était pas de la flatterie. C’était le jugement d’un homme qui a vu défiler trente ans d’histoire culturelle africaine et qui sait reconnaître un moment qui compte.
L’école qu’on ne voit pas
Il y a une dimension de Tiken Jah Fakoly que les projecteurs n’éclairent pas toujours. Depuis des années, son initiative « Un concert, une école » finance la construction d’établissements scolaires en Côte d’Ivoire. Pas de conférence de presse, pas de photo-op politique. Des classes construites, des enfants assis, des maîtres devant des tableaux. Un artiste qui a compris que le reggae ne suffit pas — que la vraie révolution se fait aussi avec du ciment et des cahiers.
Ce soir à Treichville, les cinquante musiciens de l’orchestre d’Odiénné incarnaient cette philosophie mieux que n’importe quel discours. Former, élever, montrer. Le reste suit.
Quand les dernières notes se sont tues sur l’esplanade du Palais de la Culture, le public n’a pas bougé tout de suite. Il y avait dans l’air ce silence particulier qui suit les grandes soirées — pas le vide, mais le plein. La sensation d’avoir reçu quelque chose qu’on ne rendra pas, qu’on gardera, qu’on transmettra peut-être.
Tiken Jah Fakoly a 57 ans. Il chante depuis quarante ans. Et il n’a toujours pas fini.
Leave a comment