Par Bakary Cissé | Lementor.net
L’Afrique est redevenue le cœur battant d’une compétition mondiale. Non plus une conquête militaire comme au XIXe siècle, mais une bataille stratégique d’infrastructures, de financements et d’influence.
D’un côté, l’Union européenne déploie son programme Global Gateway, présenté comme une alternative “intelligente, propre et sûre”.
De l’autre, la Chine poursuit l’expansion de la Belt and Road Initiative (BRI), ses Nouvelles Routes de la Soie.
Entre Bruxelles et Pékin, l’Afrique n’est ni figurante ni simple terrain de jeu. Elle est l’enjeu stratégique majeur du XXIe siècle. Et peut-être, pour la première fois, l’arbitre.
Deux stratégies, une même finalité : l’influence
Lancée en 2021, la stratégie européenne Global Gateway ambitionnait de mobiliser 300 milliards d’euros d’ici 2027. Objectif atteint plus tôt que prévu : en octobre 2025, Bruxelles annonçait déjà une montée à 400 milliards.
Pour l’Afrique, 150 milliards d’euros sont promis, orientés vers le numérique, les énergies renouvelables, les transports durables, la santé et la recherche. L’approche “Team Europe” associe fonds publics, banques de développement et capitaux privés, avec un discours axé sur la gouvernance, la transparence et les normes environnementales.
En face, la Chine, via la BRI lancée en 2013, a déjà injecté des volumes financiers massifs. Entre 2000 et 2024, près de 181 milliards de dollars de prêts ont été accordés à 49 pays africains. En 2025, l’engagement annuel a bondi à 61,2 milliards de dollars, concentré sur l’énergie, les mines et les infrastructures lourdes.
Ports, chemins de fer, barrages, centrales électriques : Pékin agit vite, avec peu de conditionnalités politiques affichées.
Les deux projets diffèrent dans le discours. Ils convergent dans l’objectif : sécuriser des positions stratégiques dans un continent clé pour la transition énergétique mondiale.
Les corridors : artères du XXIe siècle
L’Union européenne a identifié onze corridors stratégiques, du fameux Lobito-Lubumbashi-Lusaka aux axes Abidjan-Lagos ou Le Caire-Djibouti.
Officiellement, il s’agit de fluidifier le commerce intra-africain, soutenir la ZLECAf et renforcer la connectivité régionale.
En réalité, ces corridors servent aussi à sécuriser l’accès européen aux minerais critiques indispensables à la transition verte : cuivre, cobalt, lithium, terres rares.
La Chine, elle, a déjà construit certaines des infrastructures les plus emblématiques du continent : la ligne Addis-Abeba–Djibouti, le chemin de fer Mombasa–Nairobi, ou des ports stratégiques en Afrique de l’Est et de l’Ouest.
Le terrain est clair : l’Afrique est la clé logistique de la prochaine révolution industrielle mondiale.
Des gains réels, mais inégaux
Il serait faux de nier les bénéfices.
Les investissements chinois ont permis la construction rapide d’infrastructures longtemps attendues. Routes, rails, barrages et centrales ont stimulé la croissance dans plusieurs pays.
L’Union européenne accélère à son tour. Entre 2023 et 2025, 138 projets phares ont été adoptés en Afrique, dont 15,5 milliards d’euros pour les renouvelables en 2025. Des interconnexions électriques, notamment en Afrique de l’Ouest, renforcent l’intégration régionale.
La concurrence profite au continent : elle améliore les offres, fait baisser les coûts financiers et diversifie les sources de financement.
Mais cette opportunité porte aussi ses propres risques.
Les pièges : dette et néo-extractivisme
La dette chinoise pèse lourdement sur certains pays. Djibouti, l’Angola ou la Zambie ont vu une part significative de leur dette extérieure concentrée auprès de Pékin.
Depuis 2020, les remboursements dépassent les nouveaux prêts. L’Afrique est devenue exportatrice nette de capitaux vers la Chine.
Du côté européen, le danger est plus subtil : un néo-extractivisme “vert”.
Des corridors facilitent l’exportation rapide de minerais critiques vers l’Europe, parfois sans transformation locale. Certains projets d’hydrogène vert visent prioritairement l’exportation plutôt que l’électrification des zones rurales africaines.
Dans les deux modèles, les failles sont similaires :
opacité contractuelle, faible contenu local, risque de corruption, participation limitée des communautés.
La logique “ressources contre infrastructures” reste dominante.
L’Afrique peut-elle renverser la logique ?
Oui, à condition de changer la posture.
Première condition : négocier en position de force.
Imposer des clauses strictes de contenu local, des transferts technologiques obligatoires et des obligations de transformation sur place.
Deuxième condition : parler d’une seule voix.
L’Union africaine et la Zone de libre-échange continentale africaine doivent devenir les cadres stratégiques des grandes négociations.
Un accord continental vaut mieux que cinquante-quatre accords bilatéraux déséquilibrés.
Troisième condition : diversifier les partenaires.
Inde, Turquie, États du Golfe, États-Unis via le PGII, Brésil. La multipolarité est un atout si elle est maîtrisée.
Enfin, prioriser l’Agenda 2063.
Les infrastructures doivent servir l’industrialisation, la souveraineté alimentaire et la transition énergétique juste.
Un corridor ne doit pas vider une mine. Il doit aussi alimenter une usine locale.
Le moment historique
L’Afrique de 2026 n’est plus celle de 2010.
Sa démographie, ses ressources stratégiques et son poids géopolitique en font un acteur incontournable. La transition écologique mondiale dépend en grande partie de son sous-sol.
La rivalité entre l’Europe et la Chine peut devenir une opportunité historique.
Mais seulement si les dirigeants africains transforment cette compétition en levier de souveraineté économique.
L’Afrique n’est plus condamnée à subir les ruées.
Elle peut désormais fixer les règles du jeu.
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