Par Bakary Cissé
Les images sont sidérantes, presque irréelles, tant elles semblent sorties d’un film de guerre froide revisité au goût du jour : Nicolás Maduro, président en exercice du Venezuela, et son épouse, menottés, encadrés par des soldats américains lourdement armés, gravissant la passerelle d’un avion militaire en partance pour New York. En quelques heures, l’ordre politique vénézuélien, déjà fragile, a basculé dans l’histoire brutale des changements de régime imposés de l’extérieur.
L’opération, conduite avec une précision implacable – frappes ciblées sur des infrastructures stratégiques de Caracas, neutralisation éclair des centres de commandement, déploiement de forces spéciales – a été annoncée sans détour par Donald Trump lui-même, dans un ton triomphal assumé. Mais réduire cet événement à un simple raid militaire serait une erreur d’analyse majeure. Il s’agit d’un séisme géopolitique d’ampleur exceptionnelle, un acte fondateur qui redessine, par la force, les lignes rouges de l’ordre international et projette des ombres profondes sur l’équilibre mondial à venir.
Sur le plan formel, la justification américaine se veut limpide : l’extradition d’un chef d’État accusé de narcoterrorisme, de trafic massif de drogue et d’armes, et d’avoir transformé son pays en plaque tournante du crime organisé transnational. La rhétorique morale est soigneusement huilée, brandie comme un étendard : Washington prétend agir au nom de la justice internationale et de la lutte contre les États voyous. Mais derrière ce vernis juridique se dessine une réalité autrement plus brutale : un acte de guerre caractérisé contre la souveraineté d’un État reconnu, une violation frontale du droit international, et surtout un coup stratégique d’une rare audace dans la confrontation globale avec les rivaux systémiques des États-Unis.
La fin d’un monde ? Le « front anti-occidental » en déliquescence
L’impact le plus immédiat de cette capture est un effondrement en cascade du camp anti-occidental, en particulier pour Moscou et Pékin. Le Venezuela constituait la pièce maîtresse de la résistance à l’hégémonie américaine en Amérique latine. À coups de dizaines de milliards de dollars d’investissements, de prêts concessionnels et d’accords énergétiques, la Russie et la Chine avaient acheté bien plus qu’un partenaire : elles avaient ancré une tête de pont stratégique dans ce que Washington considère historiquement comme sa zone d’influence directe.
Le régime chaviste incarnait, à leurs yeux, la promesse concrète d’un monde multipolaire, capable de contester la domination américaine jusque dans son « arrière-cour ». Sa disparition brutale, survenant après l’exil de Bachar al-Assad et la mort de Hassan Nasrallah, dessine un tableau accablant pour le Kremlin. Aux yeux des observateurs, Vladimir Poutine apparaît désormais à la tête d’un empire aux alliances fragiles, incapables de résister lorsque la pression occidentale devient maximale.
Englué dans le bourbier ukrainien, le président russe semble soudain relégué au rang de « petit joueur » face à l’audace décomplexée de Washington. Le contraste est cruel et cruel par son évidence : d’un côté, une intervention américaine rapide, décisive, chirurgicale, minimisant les pertes visibles ; de l’autre, une invasion russe longue, coûteuse, sanglante et politiquement usante. Le message est limpide : la puissance réelle ne se mesure pas seulement au nombre de missiles ou de chars, mais à la capacité politique et militaire de projeter une force écrasante, loin de ses frontières, sans hésitation ni complexe juridique. Pour Managua, La Havane ou d’autres capitales contestataires, la leçon est glaciale : les parapluies russes et chinois sont troués.
Un signal stratégique adressé à Pékin et à Taïwan
Mais c’est sans doute vers l’Asie que l’onde de choc se propage avec le plus de force. En s’attaquant frontalement à un allié stratégique de la Chine, les États-Unis franchissent une ligne rouge symbolique majeure. Ils démontrent qu’aucune alliance, aucun investissement, aucune rhétorique de solidarité Sud-Sud ne constituent une garantie face à une intervention militaire américaine lorsque celle-ci est jugée nécessaire à la défense de ses « intérêts vitaux ».
Pour les stratèges de Pékin, qui réfléchissent depuis des années à une éventuelle absorption de Taïwan, l’équation devient dangereusement plus complexe. L’audace de Trump au Venezuela est-elle transposable dans le détroit de Formose ? L’opération latino-américaine prend alors la forme d’un message dissuasif, presque pédagogique : Washington est prêt à agir, vite et fort, y compris contre des partenaires étroitement liés à la Chine.
Mais ce calcul est hautement périlleux. Une Chine humiliée et mise au défi pourrait répondre par une escalade stratégique : soutien accru à Pyongyang ou à Téhéran, accélération de son réarmement naval, pressions économiques et financières redoublées contre les alliés américains. Le risque d’une spirale incontrôlée, où chaque « leçon » appelle une provocation supplémentaire, n’a jamais été aussi élevé.
Vers une nouvelle doctrine : l’interventionnisme de la « justice immédiate »
À plus long terme, cette capture pourrait bien inaugurer ce que certains analystes qualifient déjà de « Doctrine Trump 2.0 ». Un interventionnisme sélectif, brutal et assumé, justifié par la lutte contre les « narco-États » ou les régimes dits « criminels », mais visant en réalité à décapiter les alliances adverses et à sécuriser des ressources stratégiques.
C’est le retour d’un unilatéralisme sans fard, rappelant les heures les plus dures du début du XXIᵉ siècle, cette fois teinté d’un populisme judiciaire et moral. Pour l’Amérique latine, le message est brutal : la doctrine Monroe et la « destinée manifeste » n’ont jamais véritablement disparu. Washington réaffirme, par la force, son contrôle sur son espace stratégique immédiat.
Les conséquences s’annoncent chaotiques. Un Venezuela plongé dans un vide du pouvoir, tiraillé entre une junte militaire, une opposition fragmentée et une administration américaine tentée d’imposer un régime docile ; des condamnations symboliques à l’Organisation des Nations unies, promises à l’impuissance ; une flambée probable des prix du pétrole ; et, en arrière-plan, des représailles asymétriques – cyberattaques, sabotages, opérations clandestines – menées par la Russie ou l’Iran.
Venezuela, ou le prix de l’audace
L’audace de Trump est donc une arme à double tranchant. Sur le plan tactique, le coup est magistral : il affaiblit les rivaux stratégiques des États-Unis, réaffirme la primauté américaine et ouvre la voie à un réalignement géopolitique profond. Mais sur le plan systémique, il légitime l’usage de la force contre la souveraineté des États, fragilise davantage un ordre international déjà vacillant et expose le monde à une réaction en chaîne aux conséquences imprévisibles.
Le monde qui émerge de cette opération n’est plus celui d’une compétition régulée entre grandes puissances, obéissant à des règles tacites. C’est un monde où la loi du plus fort reprend ses droits, où les alliances deviennent des cibles plutôt que des boucliers, et où l’argument moral sert de paravent à la raison d’État la plus cynique. En capturant Maduro, Trump n’a peut-être pas seulement fait tomber un régime : il a enterré l’illusion d’un monde gouverné par le droit. Le prix de cette audace, lui, pourrait bien être une instabilité durable et généralisée.
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