Par Bakary Cissé – Lementor.net
La présentation du projet de budget 2026 du Ministère du Commerce et de l’Industrie devant la Commission des Affaires économiques et financières du Sénat, le 11 décembre 2025, marque une étape stratégique dans la trajectoire économique de la Côte d’Ivoire. À travers cet exercice de reddition et de projection, le MCI affiche une ambition assumée : faire du commerce et de l’industrie les moteurs centraux de la transformation structurelle de l’économie ivoirienne. Cette ambition s’inscrit pleinement dans la vision présidentielle à l’horizon 2030, notamment dans son pilier dédié à l’industrialisation, à l’innovation et à l’émergence de champions nationaux capables de rivaliser sur les marchés régionaux et internationaux.
L’analyse de l’exécution budgétaire récente permet de mesurer la crédibilité de cette ambition. En 2024, le ministère a bénéficié d’une enveloppe de 49,114 milliards de FCFA, exécutée à hauteur de 98 %. Un tel taux traduit une capacité administrative solide et une absorption efficace des ressources publiques, condition indispensable pour convaincre le Parlement, les bailleurs et les investisseurs privés. Ces résultats ont permis des avancées concrètes dans la structuration des filières commerciales et industrielles, tout en mettant en lumière les limites persistantes du modèle économique ivoirien.
Car malgré les progrès réalisés, les défis restent lourds. La Côte d’Ivoire demeure encore fortement dépendante de l’exportation de matières premières brutes, notamment le cacao, le café ou l’huile de palme, ce qui limite la création de valeur ajoutée locale et l’émergence d’emplois qualifiés. L’industrie non agricole, qu’il s’agisse de la manufacture, de la transformation ou des services industriels, peine à se diversifier et à monter en gamme, rendant l’économie vulnérable aux chocs exogènes liés aux fluctuations des cours mondiaux. À cela s’ajoute un déficit d’infrastructures industrielles, artisanales et commerciales aux standards internationaux, qui freine l’attractivité du pays et l’intégration régionale. Enfin, les petites et moyennes entreprises, pourtant cœur de la création d’emplois, continuent de faire face à des obstacles structurels en matière d’accès au financement, à la formation et aux marchés, tandis que l’investissement privé demeure en deçà de son potentiel.
C’est précisément pour répondre à ces contraintes que le budget 2026 du MCI affiche une rupture nette en volume et en orientation. Fixé à près de 96,9 milliards de FCFA, il enregistre une hausse de 37,5 % par rapport à 2025, traduisant une priorité politique claire accordée au secteur. Cette augmentation est largement portée par les investissements, qui progressent de plus de 34 milliards de FCFA, signe d’un basculement assumé vers des dépenses structurantes plutôt que de simples charges de fonctionnement. Le choix d’un financement mixte, combinant ressources du Trésor public et appui extérieur à hauteur de plus de 55 %, illustre une stratégie pragmatique : mobiliser les partenaires techniques et financiers pour amplifier l’impact des politiques industrielles, tout en préservant l’équilibre budgétaire national.
Les ressources prévues seront déployées à travers un ensemble cohérent d’actions et de réformes visant à lever les goulots d’étranglement identifiés. Le Projet d’Amélioration des Compétences, de l’Entrepreneuriat et de l’Emploi des Jeunes, doté de 11 milliards de FCFA, constitue à cet égard un levier central. En ciblant la création de plus de 17 000 emplois directs et indirects, il vise à renforcer les capacités entrepreneuriales des jeunes et à soutenir l’émergence d’un tissu industriel non agricole plus dynamique. Cette initiative répond à un double impératif : lutter contre le chômage des jeunes et préparer la main-d’œuvre aux exigences d’une économie industrialisée.
Dans la même logique, le projet d’appui à l’opérationnalisation du Guichet Unique de Développement des PME, financé à plus de 21 milliards de FCFA, ambitionne d’accompagner 5 000 entreprises, d’en financer 1 400 et de générer plus de 60 000 emplois. Il s’agit d’un dispositif structurant qui vise à lever l’un des principaux freins à la croissance des PME ivoiriennes : l’accès au crédit et aux marchés. En centralisant les services, en facilitant les procédures et en mobilisant des instruments financiers adaptés, le MCI cherche à créer un environnement propice à l’investissement privé et à l’innovation locale.
Parallèlement, l’accent mis sur les infrastructures industrielles traduit la volonté de créer des espaces économiques capables d’accueillir des unités de transformation modernes. Le développement de la plateforme industrielle d’Akoupé-Zeudji PK 24, avec un budget dédié aux travaux de voirie et d’aménagement, s’inscrit dans cette vision. En dotant le pays de zones industrielles conformes aux standards internationaux, le ministère entend accélérer la transformation locale des matières premières et attirer des investisseurs nationaux et étrangers. La réhabilitation du marché de gros de Bouaké participe, quant à elle, à la modernisation des circuits commerciaux et à une meilleure intégration des chaînes de valeur locales, notamment pour les artisans et les producteurs régionaux.
L’ensemble de ces projets dessine une approche résolument holistique, combinant investissements physiques et appuis immatériels tels que la formation, l’accompagnement entrepreneurial et les mécanismes de financement. Cette cohérence renforce la crédibilité de la stratégie du MCI, qui ne se limite pas à une accumulation de projets, mais vise une transformation structurelle du modèle économique ivoirien.
Toutefois, cette ambition n’est pas exempte de risques. La forte mobilisation de ressources extérieures expose le pays à des aléas géopolitiques et à d’éventuelles conditionnalités des bailleurs. La réussite du programme dépendra également de la qualité de la gouvernance, de la transparence dans l’exécution des projets et de la capacité à associer les acteurs locaux, notamment les PME et les artisans, à la dynamique engagée. Sans une mise en œuvre rigoureuse et inclusive, les effets attendus pourraient être dilués.
Si ces conditions sont réunies, les perspectives sont considérables. À l’horizon 2030, la Côte d’Ivoire pourrait consolider sa position de hub industriel et commercial en Afrique de l’Ouest, accroître durablement sa valeur ajoutée nationale et réduire les inégalités économiques et sociales. En s’alignant sur les Objectifs de Développement Durable, notamment ceux relatifs à l’industrie, à l’innovation et au travail décent, le budget 2026 du MCI pose les fondations d’une croissance plus résiliente et plus inclusive.
Au-delà des chiffres, ce projet budgétaire traduit un choix stratégique : celui de rompre progressivement avec une économie encore trop dépendante des exportations brutes et d’ouvrir la voie à une industrialisation maîtrisée. Le pari est ambitieux, mais il est désormais clairement assumé. Reste à transformer cette ambition en résultats tangibles, capables de changer durablement le visage économique de la Côte d’Ivoire.
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