Par Bakary Cissé | Lementor.net
Dans une Afrique de l’Ouest secouée par l’expansion jihadiste et la consolidation de régimes militaires autoritaires, la Côte d’Ivoire apparaît comme un îlot de stabilité. Pourtant, le paradoxe est saisissant. Accusée avec virulence par certains dirigeants de l’Alliance des États du Sahel (AES) d’ingérence ou de manœuvres déstabilisatrices, elle accueille dans le même temps des dizaines de milliers de leurs ressortissants fuyant l’insécurité, les violences armées et parfois la répression politique.
Ce contraste n’est pas anecdotique. Il révèle une crise humanitaire profonde qui redessine silencieusement les équilibres régionaux. En février 2026, les autorités ivoiriennes estiment à plus de 115 000 le nombre total de réfugiés et demandeurs d’asile présents sur le territoire, un chiffre en hausse spectaculaire en trois ans.
Une progression rapide et continue des arrivées
Les données du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés illustrent l’ampleur du phénomène. En décembre 2023, la Côte d’Ivoire recensait environ 36 729 demandeurs d’asile. Un an plus tard, en décembre 2024, ce nombre atteignait 65 962, traduisant l’aggravation de la crise sécuritaire sahélienne.
Au 31 mai 2025, le pays hébergeait 2 376 réfugiés reconnus et près de 69 845 demandeurs d’asile, soit plus de 72 000 personnes, majoritairement des femmes et des enfants installés dans les régions nord telles que le Tchologo et le Bounkani.
Un tournant majeur est intervenu avec le décret interministériel du 2 juillet 2025, par lequel Abidjan a accordé le statut de réfugié à plus de 69 000 Burkinabè et environ 1 500 Maliens. Ce geste humanitaire massif a fait basculer la Côte d’Ivoire dans une nouvelle dimension d’accueil, portant le nombre de réfugiés reconnus à un niveau inédit.
Entre juillet et septembre 2025, plus de 4 000 nouveaux arrivants, dont une majorité d’enfants, ont franchi la frontière depuis le Burkina Faso, selon l’UNICEF. Les points d’entrée comme Téhini et Ouangolodougou sont devenus des corridors humanitaires stratégiques, symboles d’un exode régional qui ne faiblit pas.
Insécurité jihadiste et durcissement politique : les moteurs de l’exode
La majorité des flux provient du Burkina Faso, pays le plus affecté par la violence jihadiste. Avec plus de deux millions de déplacés internes et des centaines de milliers d’exilés régionaux, la crise burkinabè a des répercussions directes sur ses voisins. Les régions frontalières ivoiriennes absorbent une part importante de ces populations vulnérables.
Le Mali suit une trajectoire similaire. Les violences persistantes au nord et au centre du pays, combinées à une gouvernance sécuritaire contestée, alimentent des départs continus vers le sud. D’autres pays, comme la Guinée post-coup d’État ou certains foyers de tensions au Ghana, contribuent marginalement à ces flux.
L’ironie politique est manifeste. Les dirigeants de l’AES dénoncent régulièrement la Côte d’Ivoire dans leurs discours officiels, l’accusant d’ingérence ou d’alignement extérieur. Pourtant, ce sont leurs citoyens qui, confrontés à l’insécurité et à la précarité, choisissent massivement le territoire ivoirien comme espace de protection. Les populations, en réalité, tranchent par leurs déplacements.
Un fardeau humanitaire assumé
Cet afflux exerce une pression significative sur les régions d’accueil. Les infrastructures locales écoles, centres de santé, accès à l’eau potable doivent absorber une demande croissante. Le Organisation internationale pour les migrations et le HCR alertent régulièrement sur la nécessité d’un soutien financier accru pour éviter des tensions communautaires.
Pour autant, la réponse ivoirienne s’inscrit dans un cadre juridique structuré et coordonné avec les partenaires internationaux. En accordant massivement le statut de réfugié en 2025, Abidjan a démontré une capacité institutionnelle et une volonté politique qui ont été saluées par plusieurs instances régionales, dont la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples.
La Côte d’Ivoire assume ainsi un rôle de stabilisateur régional, à rebours des tensions diplomatiques ambiantes.
Leadership discret et responsabilité régionale
Au-delà de la dimension humanitaire, la situation interpelle l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. L’instabilité sahélienne ne peut être contenue par des rhétoriques souverainistes isolées. Elle exige coopération, dialogue sécuritaire renforcé et coordination humanitaire.
La Côte d’Ivoire, en devenant refuge paradoxal, incarne un leadership fondé sur la stabilité institutionnelle et l’ouverture. Ce leadership ne s’affiche pas dans les postures martiales, mais dans la capacité à absorber les chocs régionaux tout en maintenant la cohésion interne.
La réalité est simple : lorsque des dizaines de milliers de personnes choisissent un pays pour se mettre à l’abri, c’est qu’elles y perçoivent sécurité, perspectives et dignité. Dans une sous-région en recomposition, ce signal vaut plus que tous les discours.
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