Par Bakary Cissé | Lementor.net
Le vendredi 13 février 2026 restera une date importante dans l’histoire environnementale de la Côte d’Ivoire. À Abidjan, au siège du FIRCA, sous l’égide du ministère de l’Environnement, le pays a officiellement déposé sa toute première requête auprès du Fonds pour les pertes et préjudices.
Le montant sollicité est de 10,23 milliards FCFA, soit environ 18,5 millions de dollars. Ce fonds, créé lors de la COP27, vise à accompagner les pays vulnérables dans la réparation des dommages irréversibles causés par le changement climatique. Mais derrière la demande financière, c’est une vision stratégique qui s’affirme.
Le projet ivoirien, baptisé « Système national intégré de réponse, de soutien et de relèvement pour les communautés touchées », dépasse la simple logique d’assistance. Il propose une architecture complète de gestion des catastrophes : identification rapide des sinistrés, évaluation structurée des dégâts, aides directes aux ménages affectés, reconstruction résiliente et planification de la relance économique.
Appuyé techniquement par le Programme des Nations Unies pour le Développement, le projet prévoit que près de 60 % des ressources bénéficient directement aux ménages les plus fragiles. Le reste financera des infrastructures résistantes — routes, digues, ouvrages de drainage — ainsi que le renforcement des services publics et la mise en place d’un système national permanent de gestion des crises climatiques.
Des cicatrices visibles sur tout le territoire
Le dérèglement climatique n’est plus une abstraction en Côte d’Ivoire. Les inondations récurrentes à Abidjan et dans plusieurs villes de l’intérieur détruisent habitations et infrastructures. L’érosion côtière grignote progressivement les 566 kilomètres de littoral, menaçant près de 30 % de la population. Les sécheresses affectent le Nord et perturbent les cycles agricoles.
Ces phénomènes ont un coût humain et économique considérable. L’agriculture représente environ 25 % du PIB national et fait vivre près de la moitié des Ivoiriens. Cacao, anacarde, café et cultures vivrières subissent de plein fouet les variations climatiques. Sans réponse structurée, les projections estiment que les pertes liées à l’érosion côtière pourraient représenter jusqu’à 5 % du PIB à moyen terme.
Les conséquences sociales sont tout aussi lourdes : déplacements internes, pressions accrues sur les services de santé et d’éducation, tensions liées à l’accès à l’eau et aux terres cultivables.
Un levier économique et social
Le projet soumis au FRLD vise d’abord les populations les plus vulnérables : pêcheurs de Grand-Bassam, agriculteurs du Nord, familles des quartiers précaires d’Abidjan. Les femmes, souvent au cœur des activités de marché et de transformation, ainsi que les jeunes particulièrement exposés aux risques sanitaires, figurent parmi les priorités.
Au-delà de l’urgence humanitaire, l’initiative porte un potentiel économique. La construction d’infrastructures vertes, la protection des filières agricoles stratégiques et la promotion d’activités résilientes peuvent générer des emplois et stabiliser les prix alimentaires. Dans un contexte régional marqué par l’instabilité climatique, la capacité d’anticipation devient un facteur de compétitivité.
Abidjan ambitionne ainsi de consolider son rôle de hub régional des politiques climatiques, attirant partenaires techniques et financiers et favorisant l’essor du tourisme durable et des énergies propres.
Un signal fort pour l’Afrique
Le fonds mondial pour les pertes et préjudices dispose d’une enveloppe initiale de 250 millions de dollars, dont la moitié est réservée à l’Afrique et aux pays en développement. En déposant cette première requête, la Côte d’Ivoire se positionne parmi les pionniers du continent dans l’accès à ce mécanisme.
Deux autres demandes, représentant plus de 30 millions de dollars supplémentaires, sont déjà en préparation. Cette démarche proactive témoigne d’une volonté politique claire : transformer la vulnérabilité climatique en opportunité de réforme structurelle.
En agissant ainsi, la Côte d’Ivoire affirme que la justice climatique n’est pas une revendication abstraite mais un chantier concret. Face aux ravages du climat, elle choisit l’anticipation plutôt que la résignation.
Ce n’est pas seulement une demande de financement. C’est une déclaration de responsabilité et d’ambition. Une manière de rappeler que le développement durable, loin d’être un slogan, est désormais une condition de survie et de souveraineté.
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