Par Bakary Cissé | Lementor.net
En cinq ans à peine, la Côte d’Ivoire a changé de statut énergétique. D’acteur discret du secteur pétrolier africain, elle est passée à celui de challenger sérieux, capable de peser dans les équilibres régionaux.
L’annonce, le 16 février 2026, de la découverte de Calao South par Eni en partenariat avec PETROCI Holding marque un nouveau tournant. Avec Baleine (2,5 milliards de barils équivalent pétrole), Calao (1,5 milliard) et désormais Calao South (1,4 milliard), les réserves totales atteignent environ 5,4 milliards de barils équivalent pétrole.
Ce chiffre propulse le pays dans une autre catégorie. Mais suffit-il à faire de la Côte d’Ivoire un géant africain du pétrole ?
D’un producteur marginal à un acteur majeur
Jusqu’en 2021, la production ivoirienne demeurait modeste. Les réserves étaient limitées et le pays apparaissait en marge des grandes puissances énergétiques africaines.
La découverte de Baleine en 2021 a bouleversé cette trajectoire. Calao en 2024 a confirmé le potentiel offshore profond. Calao South, foré à plus de 5 000 mètres dans le bloc CI-501, valide l’existence d’un véritable complexe pétrolier structurant.
Avec 5,4 milliards de barils équivalent pétrole, la Côte d’Ivoire dépasse désormais des producteurs historiques comme le Gabon ou le Congo-Brazzaville en termes de réserves prouvées. À l’échelle mondiale, elle reste loin des géants du Moyen-Orient ou des États-Unis, mais son ascension rapide la place parmi les pays africains les plus dynamiques du moment.
Le test décisif : la production
La grandeur pétrolière ne se mesure pas seulement aux réserves, mais à la capacité d’extraction quotidienne.
Grâce à la phase 2 de Baleine lancée fin 2024, la production avoisine aujourd’hui 80 000 barils par jour, avec un objectif de 100 000 barils d’ici fin 2026. Le plan directeur du ministère des Mines, du Pétrole et de l’Énergie vise 200 000 barils par jour à l’horizon 2028-2030, puis 500 000 barils à plus long terme.
À ce niveau, la Côte d’Ivoire entrerait dans le top 5 ou 6 africain, derrière des poids lourds comme le Nigeria ou l’Angola, mais devant plusieurs nouveaux producteurs émergents. Pour l’Afrique de l’Ouest, ce serait un véritable basculement stratégique.
Un modèle énergétique singulier
Ce qui distingue la Côte d’Ivoire n’est pas seulement le volume, mais la structuration de son modèle énergétique.
D’abord, le gaz associé représente un atout majeur. Baleine contient environ 3,3 trillions de pieds cubes de gaz naturel, permettant d’alimenter les centrales thermiques nationales comme Azito et Ciprel et d’assurer l’autonomie électrique.
Ensuite, la dimension environnementale est mise en avant. Baleine est présenté comme l’un des premiers projets upstream en Afrique visant des émissions nettes zéro sur les scopes 1 et 2, ce qui renforce l’attractivité auprès des investisseurs sensibles aux critères ESG.
Enfin, le pétrole ne constitue pas l’unique pilier économique. La Côte d’Ivoire conserve une base agricole et industrielle solide, ce qui réduit le risque de dépendance excessive caractéristique des économies rentières.
Les projections officielles estiment que le secteur extractif (mines et hydrocarbures) pourrait représenter jusqu’à 14 % du PIB d’ici 2040, contre environ 7 % en 2022.
Un accélérateur pour le développement
Les autorités entendent utiliser cette manne pour soutenir le Plan national de développement 2026-2030.
Le gaz local doit permettre de réduire le coût du kilowattheure, stabiliser les tarifs et porter la capacité installée vers 5 000 MW d’ici 2030. L’exportation d’électricité vers les pays voisins renforcerait le rôle de hub énergétique régional de la Côte d’Ivoire au sein de l’UEMOA et de la CEDEAO.
Les recettes pétrolières pourraient également financer des projets structurants : extension du métro d’Abidjan, développement du BRT, modernisation portuaire, nouvelles autoroutes et corridors ferroviaires.
La création d’un fonds souverain, inspiré des modèles norvégien ou botswanais, est envisagée pour amortir les chocs liés à la volatilité des prix et sécuriser les générations futures.
Géopolitique et influence régionale
L’essor pétrolier modifie aussi la posture géopolitique du pays. En attirant des investissements estimés à plusieurs milliards de dollars – Eni ayant déjà engagé des montants considérables sur Baleine – la Côte d’Ivoire renforce son statut de hub stratégique en Afrique de l’Ouest.
Économiquement, elle consolide sa position de locomotive de l’UEMOA. Politiquement, elle gagne en capacité d’influence dans les discussions énergétiques régionales.
Géant ou émergent ambitieux ?
La Côte d’Ivoire n’est pas encore un géant comparable au Nigeria ou à l’Angola en termes de volumes. Mais elle est indéniablement devenue un acteur majeur en devenir, avec une trajectoire de croissance exceptionnelle et un potentiel confirmé.
La vraie question n’est peut-être pas de savoir si elle est déjà un géant, mais si elle saura transformer cette richesse en prospérité durable, en diversification économique et en inclusion sociale.
Le pétrole peut être un levier d’émergence. Il peut aussi devenir un piège.
Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu est clair : faire de cette nouvelle puissance énergétique non pas une fin en soi, mais un accélérateur vers un destin de pays émergent, structuré et souverain.
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