La Rédaction | lementor.net
Il faut désormais appeler les choses par leur nom. Ce que traverse la Côte d’Ivoire n’est pas une succession d’affaires isolées, ni une simple dérive des mœurs liée à l’ère numérique. C’est un phénomène plus profond, plus structuré, plus dangereux : la pornographisation du débat public. Une dynamique où l’intime, le sexuel et la transgression deviennent non seulement visibles, mais centraux, organisés et consommés comme des produits de masse. Une société qui s’habitue à ce régime finit toujours par perdre le sens de l’essentiel.
Depuis plusieurs années, l’espace public ivoirien est régulièrement saturé par des scandales dont le point commun est clair : le sexe, mis en scène, commenté, disséqué, parfois revendiqué, souvent instrumentalisé. Ces affaires ne surgissent jamais dans le vide. Elles impliquent presque toujours des figures publiques : artistes, producteurs, sportifs, animateurs, célébrités médiatiques. Des individus dont la notoriété garantit l’effet viral, et dont la chute morale devient un spectacle national.
Ce n’est plus du hasard. C’est un système.
Chaque scandale suit la même logique. Une révélation à caractère sexuel éclate, souvent accompagnée de détails volontairement crus. Les réseaux sociaux s’enflamment. Les plateaux improvisés, les lives, les commentaires, les insultes et les justifications se multiplient. L’émotion remplace la réflexion. L’indignation remplace l’analyse. Et pendant ce temps, le pays regarde ailleurs.
C’est précisément là que réside le danger : le scandale sexuel agit comme un anesthésiant collectif. Il détourne l’attention, occupe les esprits, canalise les frustrations. Il remplit la fonction qu’occupait autrefois le football : distraire, faire oublier, offrir un exutoire. Mais là où le sport sublimait, le scandale sexuel dégrade. Là où le sport rassemblait, il divise. Là où le sport produisait du rêve, il produit du cynisme.
Ce phénomène devient encore plus toxique lorsqu’il s’accompagne d’une hypocrisie morale assumée. Le malaise n’est pas seulement dans les pratiques révélées, mais dans la contradiction violente entre l’image publique revendiquée et la réalité exposée. Lorsque des personnalités se présentent comme croyantes, rigoristes, modèles de piété ou de vertu, elles n’engagent pas seulement leur vie privée. Elles engagent un capital symbolique. Elles captent la confiance, parfois l’admiration, souvent le respect.
La trahison intervient lorsque cette foi, cette morale affichée, se révèle n’être qu’un décor. Une posture sociale. Un outil de crédibilité. La société découvre alors que ce qui était présenté comme engagement spirituel n’était qu’un vernis commode. Le problème n’est pas religieux. Il est éthique. Peut-on, sans conséquence, instrumentaliser la foi pour construire une image publique, puis s’en affranchir avec mépris dès que l’intime devient spectacle ?
Cette question est lourde, car elle touche au cœur de la confiance sociale. Une société fonctionne parce qu’elle repose sur des repères, des rôles, des responsabilités implicites. Quand ces repères s’effondrent sous le poids de l’imposture répétée, le cynisme gagne. Plus rien n’est pris au sérieux. Plus personne n’est crédible. La morale devient risible. La foi devient suspecte. Et le relativisme triomphe.
Mais il serait naïf de croire que cette dérive est purement individuelle. Elle est aussi structurelle. Les réseaux sociaux ont transformé le scandale en monnaie d’échange. Plus c’est choquant, plus c’est visible. Plus c’est transgressif, plus c’est rentable en attention. La pornographisation du débat public n’est pas seulement une crise morale ; c’est une économie de l’indécence. Une économie où l’exposition de l’intime remplace le débat d’idées, où le buzz remplace la pensée, où la provocation devient stratégie.
Le plus inquiétant est la banalisation. À force de répétition, ce qui choquait hier amuse aujourd’hui. Ce qui scandalisait devient folklore. L’interdit devient normal. Et la société glisse insensiblement vers une culture où tout est permis, pourvu que cela fasse parler. Cette normalisation est une forme de contamination culturelle. Elle ne se limite pas aux protagonistes des scandales ; elle affecte les imaginaires, les comportements, les attentes sociales.
Dans un tel contexte, la jeunesse est la première victime. Non parce qu’elle serait naïve, mais parce qu’elle observe. Elle apprend. Elle intègre les messages implicites : être visible vaut mieux qu’être intègre, provoquer vaut mieux que construire, choquer vaut mieux que servir. Une société qui transmet ces codes prépare son propre affaiblissement.
Il faut alors poser la question la plus dérangeante : qui a intérêt à ce que le peuple soit occupé par le scandale plutôt que par le fond ? Qui gagne lorsque l’espace public est confisqué par des récits d’indécence pendant que les enjeux structurels – emploi, éducation, santé, justice sociale, gouvernance – disparaissent du débat ? L’histoire montre que les sociétés saturées de distraction sont rarement celles qui réclament des comptes.
Il ne s’agit pas ici de prêcher le puritanisme, ni de nier la complexité humaine. Il s’agit de rappeler une évidence oubliée : la liberté n’est pas l’absence de limites, et la modernité n’est pas la destruction de toute norme. Une société adulte est capable de distinguer l’intime du public, le choix personnel de la responsabilité collective, la liberté de l’impunité.
La Côte d’Ivoire ne manque ni de talents, ni de créativité, ni d’intelligence collective. Mais elle risque de perdre quelque chose de plus précieux : sa capacité à hiérarchiser ce qui compte. Tant que le scandale sexuel restera le principal carburant de l’attention publique, il continuera de jouer son rôle d’opium moderne. Il apaisera temporairement les frustrations tout en retardant les débats essentiels.
Un peuple distrait est un peuple affaibli. Un peuple fasciné par l’indécence est un peuple détourné de sa propre dignité. Il est temps de rompre avec cette logique. De refuser la pornographisation du débat public. Et de rappeler, avec fermeté, que l’avenir d’une nation ne se construit ni dans l’exhibition, ni dans la transgression mise en spectacle, mais dans la lucidité, l’exigence et la responsabilité.
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