Par Bakary Cissé | Lementor.net
Depuis une décennie, Côte d’Ivoire s’impose comme l’un des moteurs économiques les plus dynamiques d’Afrique de l’Ouest. Dans un environnement international marqué par la pandémie de COVID-19, les tensions géopolitiques, la fragmentation des chaînes de valeur et un cycle inflationniste mondial, le pays a fait preuve d’une capacité d’adaptation remarquable. Cette trajectoire, alignée sur les Objectifs de Développement Durable des Nations Unies, traduit une transformation structurelle progressive, portée par une croissance robuste, des investissements soutenus et une stabilité macroéconomique préservée. À l’orée du Plan National de Développement 2026-2030, l’heure est cependant à l’examen lucide : les acquis sont réels, mais l’ambition de rejoindre durablement la catégorie des pays à revenu intermédiaire supérieur d’ici 2030 impose une vigilance stratégique accrue.
Une décennie de progrès socioéconomiques adossés aux ODD
Sur la période 2014-2024, la performance macroéconomique ivoirienne s’est distinguée par une croissance moyenne annuelle d’environ 6,4 %, culminant à 6,5 % en 2024 et appelée à se maintenir sur des niveaux comparables à court terme. Cette dynamique, directement rattachée à l’ODD 8 consacré au travail décent et à la croissance économique, repose sur une diversification progressive de l’économie. Longtemps dépendante du cacao, la structure productive s’est élargie vers l’agro-industrie, la transformation de l’anacarde, l’énergie, les mines et les services, renforçant la résilience face aux chocs externes.
L’évolution du PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat illustre cette mutation. Passé d’environ 4 000 dollars en 2016 à plus de 6 700 dollars en 2023, il reflète une amélioration du niveau de vie moyen et nourrit l’objectif politique assumé de doubler le revenu par habitant à l’horizon 2030. Cette progression, intervenue malgré les crises post-2020, constitue l’un des marqueurs les plus tangibles d’une croissance désormais plus inclusive.
La réduction de la pauvreté confirme cette tendance. Le taux de pauvreté extrême, mesuré au seuil international de 2,15 dollars par jour, a reculé de près de vingt points en une décennie, passant de 38,6 % en 2011 à environ 20-25 % en 2023. Le taux de pauvreté au seuil de 3,65 dollars a suivi la même trajectoire baissière, soutenue par les programmes sociaux, l’extension des infrastructures et l’amélioration de l’accès aux services essentiels. Si les disparités territoriales demeurent, notamment entre zones urbaines et rurales, l’objectif de ramener la pauvreté nationale à 20 % d’ici 2030 apparaît désormais crédible.
Les progrès sociaux sont également visibles à travers l’Indice de Développement Humain. Entre 2010 et 2023, l’IDH de la Côte d’Ivoire a progressé de plus de 25 %, passant de 0,465 à 0,582, avec une accélération notable sur la période récente. Les avancées combinées en matière de santé, d’éducation et de revenus traduisent une amélioration graduelle de la qualité de vie, même si le pays demeure confronté à un rattrapage structurel par rapport aux économies émergentes les plus avancées.
Dans le domaine sanitaire, l’allongement de l’espérance de vie, passée de 57 ans en 2016 à près de 62 ans en 2023, témoigne d’un meilleur accès aux soins et d’une politique de santé publique plus structurée. La baisse significative de la mortalité maternelle, bien qu’encore éloignée de la cible ODD, confirme l’efficacité des investissements dans les soins prénataux et les infrastructures hospitalières. L’éducation, autre pilier du développement humain, affiche des résultats encourageants, avec une hausse rapide du taux d’achèvement du secondaire et une augmentation des années de scolarité attendues, contribuant à réduire les inégalités de genre et à renforcer le capital humain.
Les infrastructures de base constituent un autre levier majeur de cette transformation. En moins de dix ans, l’accès à l’électricité est passé de 55 % à près de 95 % de la population, positionnant le pays parmi les mieux dotés de la sous-région. L’accès à l’eau potable a également progressé, même si l’assainissement demeure un défi structurel. Cette modernisation des services essentiels soutient la productivité, favorise l’inclusion et renforce l’attractivité économique.
Sur le plan macroéconomique, la stabilité est restée un pilier central. Malgré les pressions inflationnistes mondiales, l’inflation moyenne est restée contenue autour de 2,2 % sur la décennie, tandis que les inégalités, mesurées par le coefficient de Gini, n’ont pas connu de dégradation majeure. Cette discipline macroéconomique a contribué à maintenir la confiance des investisseurs et à consolider le rôle de la Côte d’Ivoire comme pôle régional de croissance.
Le PND 2026-2030 face à des défis structurels persistants
Adopté dans un contexte international incertain, le Plan National de Développement 2026-2030 marque une nouvelle étape dans la stratégie de transformation économique du pays. Doté d’un volume d’investissements estimé à plus de 114 000 milliards de FCFA, il vise une croissance moyenne de 7,2 % et une montée en puissance de l’investissement, porté à plus d’un tiers du PIB à l’horizon 2030. Les six piliers retenus traduisent une vision intégrée, combinant sécurité, modernisation agricole, promotion du secteur privé, développement du capital humain, infrastructures stratégiques et gouvernance renforcée.
Cette ambition se heurte toutefois à plusieurs contraintes majeures. Le poids de l’emploi informel, qui concerne encore une large part de la population active, limite la création d’emplois décents et freine l’élargissement de l’assiette fiscale. Les inégalités de genre, bien que progressivement réduites, continuent de restreindre le plein potentiel économique des femmes. La vulnérabilité climatique, accentuée par la fréquence accrue des sécheresses et des inondations, pèse sur l’agriculture et impose des investissements massifs en résilience et en adaptation.
À ces défis internes s’ajoutent des facteurs externes : volatilité des prix des matières premières, incertitudes géopolitiques, tensions commerciales et évolution des conditions financières internationales. La dépendance persistante aux exportations de cacao et d’anacarde rend l’économie sensible aux chocs de prix, renforçant la nécessité d’une industrialisation plus poussée et d’une diversification des sources de croissance.
La réussite du PND reposera ainsi sur la capacité de l’État à mobiliser davantage de ressources internes, à améliorer l’efficacité de la dépense publique et à créer un environnement propice à l’investissement privé, appelé à financer plus de 70 % du programme. Le renforcement du capital humain, à travers des politiques ciblées en éducation, santé, nutrition et protection sociale, sera déterminant pour soutenir une croissance durable et inclusive.
Vers une Côte d’Ivoire 2.0 ?
La décennie écoulée démontre que la Côte d’Ivoire dispose des fondamentaux nécessaires pour transformer les crises en opportunités. Le défi des prochaines années consistera à passer d’une croissance résiliente à une croissance véritablement transformatrice, capable de réduire durablement les inégalités, de créer des emplois de qualité et de renforcer la souveraineté économique. Le PND 2026-2030 offre une feuille de route ambitieuse, mais sa mise en œuvre exigera une gouvernance rigoureuse, une coordination renforcée entre acteurs publics et privés et une anticipation stratégique des risques climatiques et géopolitiques.
Si ces conditions sont réunies, la Côte d’Ivoire pourra non seulement atteindre ses cibles de développement durable, mais également s’imposer comme un modèle régional de transformation économique. L’enjeu est clair : accélérer sans fragiliser, moderniser sans exclure, et bâtir une prospérité durable au service de l’ensemble de la nation.
Leave a comment