Adama Ouédraogo Damiss | lementor.net
L’une des forces cardinales de nos sociétés africaines, et plus particulièrement du Burkina Faso, a toujours résidé dans l’autorité morale et spirituelle des guides religieux et des chefs coutumiers. Lorsque l’État vacillait, lorsque les institutions républicaines perdaient pied, lorsque la nation était menacée dans sa chair sociale, vous étiez appelés à intervenir. Vous étiez les médiateurs ultimes, les régulateurs des passions, les gardiens du vivre-ensemble. Vous incarniez le dernier rempart contre le chaos.
Ce rempart a cédé.
Et il n’a pas cédé sous la contrainte. Il a cédé par renoncement.
Face aux dérives manifestes d’un pouvoir exercé par de jeunes officiers à peine sortis de l’adolescence politique de la nation, vous avez choisi le silence ou l’absence feinte. Certes, certaines décisions ont pu, un temps, donner l’illusion du courage. Mais très vite, la réalité s’est imposée : les pratiques du régime actuel relèvent de plus en plus ouvertement de la terreur politique.
Vous qui vous proclamez dépositaires de la morale, gardiens de la foi, héritiers des valeurs ancestrales, vous avez failli. Lourdement.ProfondémentEt cette faillite morale engage désormais votre responsabilité devant l’Histoire.
Le Burkina Faso a toujours trouvé refuge auprès de vous lorsque tout semblait perdu. Lorsque la violence menaçait d’engloutir la nation, lorsque l’arbitraire s’installait, vous saviez rappeler la mesure, la justice et la retenue. Vous étiez la conscience du pays, le contrepoids moral du pouvoir, l’ultime barrière contre la barbarie.
Aujourd’hui, cette barrière n’existe plus.
Elle s’est effondrée non sous la brutalité des armes, mais sous le poids de votre inaction coupable.
Depuis l’avènement de ce régime dominé par de jeunes officiers grisés par l’exercice d’un pouvoir sans limites, sans culture de l’État, sans respect du droit, sans considération pour la dignité humaine, vous assistez, impassibles, à l’édification progressive d’un système fondé sur la peur, l’arbitraire et l’injustice. Ces dirigeants sont vos fils, parfois vos petits-fils. Et pourtant, vous les laissez détruire méthodiquement ce que des générations entières ont patiemment construit.
Arrestations arbitraires.
Détentions sans jugement.
Disparitions sans explication.
Discours haineux assumés.
Stigmatisation organisée.
Menaces contre les libertés fondamentales.
Démantèlement du vivre-ensemble.
Tout cela se déroule sous vos yeux. Et vous vous taisez. Jour après jour.
L’inacceptable est désormais banalisé. L’injustice est justifiée au nom d’une prétendue révolution. La tyrannie est maquillée sous un vocabulaire creux de souveraineté. Pendant que des entreprises ferment, que le chômage explose, que des Burkinabè prennent le chemin de l’exil, pendant que le pouvoir d’achat s’effondre, vous choisissez de bénir le silence.
On prétend lutter contre la corruption à coups de mises en scène humiliantes, pendant que de nouveaux riches, surgis de nulle part, exhibent des fortunes indécentes sans jamais être inquiétés. On enferme sans juger. On humilie sans preuve. On gouverne sans droit. Et vous, hommes de foi et de tradition, détournez le regard.
Pire encore, des structures para-étatiques telles que la Brigade Laabal se permettent d’outrepasser ouvertement la loi, de menacer des citoyens, de se substituer aux institutions civiles, jusqu’au recouvrement des factures de l’ONEA. C’est l’État de droit lui-même qui est piétiné. Et là encore, vous vous taisez.
Votre silence n’est plus de la prudence.
Il est de la complicité.
Votre mutisme n’est plus de la neutralité.
Il est une abdication morale.
Tous les Livres saints que vous invoquez condamnent l’injustice, l’oppression et l’arrogance du pouvoir. Toutes nos traditions coutumières proscrivent l’arbitraire et l’humiliation. Alors de quelle foi vous réclamez-vous encore ? De quelle tradition osez-vous vous prévaloir, lorsque vous laissez l’injustice prospérer sans élever la voix ? Êtes-vous devenus indifférents à la souffrance du peuple, ou simplement résignés à l’inacceptable ?
Autrefois, vous trouviez la parole pour bien moins que cela. Aujourd’hui, alors que la nation est menacée dans ses fondements mêmes, vous êtes devenus étrangement aphones. Faut-il en conclure que vous avez échangé votre mission spirituelle et morale contre le confort du silence ? Que vous avez préféré la sécurité personnelle à la vérité ? L’allégeance à l’honneur ?
Dans nos valeurs, se taire face au mal, c’est l’encourager.
Dans nos croyances, fermer les yeux sur l’injustice, c’est y participer.
Si vous persistez dans cette posture indigne, l’Histoire ne vous absoudra pas. Elle retiendra que lorsque le Burkina Faso basculait vers l’autoritarisme, ceux qui avaient le devoir sacré de parler ont choisi de se taire. Elle ne vous présentera pas comme des sages, mais comme des témoins passifs, et donc responsables, du naufrage moral et politique du pays.
Le silence des guides religieux et coutumiers n’est plus une faute. Il est une trahison historique.
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