Par Bakary Cissé | lementor.net
Depuis leur rupture avec la CEDEAO et leurs critiques répétées contre l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), les régimes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont fait de la contestation du franc CFA un élément central de leur discours politique. Dans leurs prises de parole publiques, le CFA est régulièrement présenté comme le symbole d’une dépendance monétaire héritée de la période coloniale. L’UEMOA, quant à elle, est souvent décrite comme un instrument d’influence étrangère, tandis que certains États membres — au premier rang desquels la Côte d’Ivoire — sont accusés de servir de relais aux intérêts occidentaux.
Ce discours souverainiste, largement relayé dans l’espace médiatique et sur les réseaux sociaux, trouve un écho auprès de populations confrontées depuis des années à des crises sécuritaires et économiques persistantes. Il alimente l’idée d’une rupture nécessaire avec les cadres régionaux existants et nourrit l’espoir d’une souveraineté économique pleinement retrouvée.
Pourtant, derrière cette rhétorique politique se dessine une réalité financière beaucoup plus nuancée. Les chiffres récents du marché régional des titres publics de l’Union monétaire ouest-africaine révèlent un paradoxe frappant. En 2025, les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) ont levé plus de 3 400 milliards de FCFA sur ce marché financier régional. À eux seuls, ils représentent près d’un tiers des émissions totales, estimées à environ 11 878 milliards de FCFA sur la même période.
Dans le détail, le Niger a mobilisé près de 1 300 milliards de FCFA, le Burkina Faso environ 1 100 milliards, et le Mali autour de 1 000 milliards. Autrement dit, ces États qui dénoncent régulièrement les mécanismes financiers de l’UEMOA continuent d’y recourir massivement pour financer leurs besoins budgétaires.
Cette situation met en lumière l’une des contradictions majeures de la stratégie économique de l’AES. Car en s’appuyant sur ce marché régional pour lever des fonds, ces pays reconnaissent implicitement l’efficacité et l’importance de ce système financier. En l’absence d’alternatives comparables, le marché des titres publics de l’UEMOA demeure aujourd’hui l’un des rares instruments capables de fournir rapidement des ressources importantes aux États de la région.
Les principaux souscripteurs de ces émissions illustrent également ce paradoxe. Les investisseurs les plus actifs proviennent essentiellement de pays membres de l’UEMOA, notamment la Côte d’Ivoire, le Sénégal et le Togo des États parfois critiqués par les autorités de l’AES dans leurs discours politiques.
La Côte d’Ivoire, en particulier, occupe une position centrale dans ce mécanisme. Les banques ivoiriennes figurent parmi les principaux acheteurs de titres publics émis par les États sahéliens. Attirées par des rendements souvent plus élevés en raison du niveau de risque perçu, elles participent activement au financement de ces économies. Ce comportement reflète avant tout une logique financière classique : les marchés privilégient les opportunités de rendement, indépendamment des considérations idéologiques.
Cette dynamique souligne une autre réalité : l’absence d’un véritable système financier autonome au sein de l’AES. Malgré la volonté affichée de renforcer la coopération entre les trois pays, la dette intra-Alliance reste limitée et a même reculé en 2025. Les investisseurs régionaux continuent de privilégier la diversification des risques à travers l’ensemble de l’espace UEMOA plutôt qu’un financement concentré au sein du bloc sahélien.
La structure même des émissions confirme également la prudence des marchés. Les titres émis par les États de l’AES sont souvent souscrits sur des maturités relativement courtes, parfois de quelques mois seulement. Cette préférence pour les échéances brèves traduit une certaine réserve des investisseurs quant à la stabilité politique et économique à long terme de ces pays.
Dans ce contexte, la critique permanente du franc CFA et de l’UEMOA apparaît moins comme une stratégie économique structurée que comme un outil politique de légitimation interne. En mettant en avant la dénonciation des structures monétaires régionales, les régimes militaires cherchent à renforcer leur discours souverainiste et à consolider leur base politique.
Cependant, cette posture comporte aussi des risques. Elle peut retarder l’émergence de réformes monétaires sérieuses, fragiliser les relations économiques régionales et entretenir une perception biaisée des mécanismes financiers auprès des populations.
Les faits économiques, eux, restent difficilement contestables. Les États de l’AES continuent de dépendre largement du système financier régional qu’ils critiquent publiquement. Le marché de l’UEMOA demeure aujourd’hui un pilier essentiel pour le financement de leurs budgets nationaux, qu’il s’agisse du paiement des salaires publics, du fonctionnement des administrations ou du financement des dépenses sécuritaires.
Ce contraste entre le discours politique et la pratique économique révèle l’un des paradoxes majeurs de la situation actuelle au Sahel. Car au-delà des déclarations idéologiques, les réalités financières imposent souvent un pragmatisme que la rhétorique souverainiste peine à masquer.
En définitive, la question monétaire ne peut se réduire à un simple affrontement symbolique. Elle exige des solutions économiques crédibles, des institutions solides et une vision régionale cohérente. Tant que ces conditions ne seront pas réunies, les États sahéliens continueront probablement de dépendre d’un système financier qu’ils dénoncent… mais dont ils ne peuvent se passer.
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