Par la Rédaction-Lementor.net
L’extradition, le 17 janvier, de Paul-Henri Sandaogo Damiba vers le Burkina Faso continue de susciter de lourdes interrogations sur le rôle exact joué par Togo. Si les autorités burkinabè ont publiquement exprimé leur « reconnaissance » à Lomé, cette opération, loin de clore le débat, ouvre au contraire une séquence diplomatique trouble, marquée par des soupçons d’alignement stratégique et des risques humains assumés.
Ancien président de transition renversé en 2022, Paul-Henri Damiba est accusé par les autorités de Ouagadougou d’être impliqué dans plusieurs tentatives de déstabilisation. Des accusations que l’intéressé continue de contester, niant toute implication dans les faits qui lui sont reprochés. En dépit de cette contestation persistante, Lomé a procédé à son extradition, exposant ainsi un ancien officier à un environnement judiciaire et sécuritaire hautement politisé, dans un contexte de transition militaire où les garanties procédurales restent sujettes à caution.
Contrairement à l’argument selon lequel cette extradition relèverait d’une simple coopération judiciaire, de nombreux observateurs y voient un acte éminemment politique. En livrant Damiba, le Togo ne se contente pas d’exécuter une demande burkinabè ; il prend position dans un rapport de forces régional en pleine recomposition. Cette décision met directement en jeu la responsabilité des autorités togolaises dans la mise en danger potentielle d’un homme qui, qu’on le considère coupable ou non, n’a pas été jugé de manière contradictoire et indépendante.
Surtout, cette extradition intervient dans un contexte diplomatique particulièrement révélateur. Quelques semaines auparavant, le président Faure Gnassingbé effectuait une visite remarquée en Russie, renforçant les spéculations sur un rapprochement stratégique entre Lomé et Moscou. Dans ce cadre, la « livraison » de Damiba apparaît, pour certains analystes, comme un signal envoyé à Kremlin : celui d’un État prêt à s’inscrire dans la nouvelle grammaire sécuritaire promue par la Russie en Afrique de l’Ouest, fondée sur la solidarité entre régimes militaires et le rejet des normes occidentales.
Cette lecture est d’autant plus crédible que l’acte de Lomé rompt avec les usages traditionnels de la sous-région. Historiquement, l’accueil d’anciens dirigeants ou d’officiers déchus relevait d’un équilibre tacite visant à prévenir les cycles de représailles et de déstabilisation. En s’en affranchissant, le Togo semble s’éloigner de la doctrine prudente longtemps défendue par la CEDEAO, ainsi que de ses partenaires traditionnels, notamment la France.
Ce choix n’est pas neutre. Il acte, de facto, une prise de distance avec le giron diplomatique ouest-africain classique, au profit d’un positionnement plus proche de l’axe sahélien et de ses soutiens extérieurs. Une posture que Lomé devra désormais assumer pleinement, tant sur le plan diplomatique que sécuritaire. En s’alignant sur une logique de rapports de force plutôt que de médiation, le Togo prend le risque de perdre son image d’intermédiaire discret et de s’exposer à des tensions durables avec certains partenaires régionaux et internationaux.
Au-delà des considérations géopolitiques, une question fondamentale demeure : celle de la responsabilité morale et politique de l’État togolais. En procédant à cette extradition, Lomé engage sa responsabilité dans le sort réservé à Paul-Henri Damiba. Si l’ancien officier devait subir des traitements contraires aux droits fondamentaux, l’acte posé le 17 janvier resterait comme un précédent lourd de conséquences, non seulement pour le Togo, mais pour l’ensemble de la région.
L’affaire Damiba révèle ainsi bien plus qu’un simple dossier judiciaire. Elle met en lumière un basculement stratégique assumé, un choix de camp dans la recomposition géopolitique ouest-africaine, et une diplomatie togolaise désormais alignée sur une logique qu’elle ne pourra plus présenter comme ambiguë. La question n’est donc plus de savoir pourquoi Lomé a extradé Damiba, mais quel prix politique, diplomatique et humain le Togo est prêt à payer pour cette nouvelle posture.
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