La Rédaction | Lementor.net
La création du poste de Vice-Premier ministre en Côte d’Ivoire n’est pas un événement anodin. Elle ne relève ni d’un simple réaménagement technique ni d’une coquetterie institutionnelle. Elle touche au cœur même de la manière dont le pouvoir exécutif s’organise, se projette et se protège. C’est précisément pour cette raison qu’elle a suscité tant de réactions. Mais c’est aussi pour cette raison qu’elle mérite mieux que des indignations réflexes ou des lectures réductrices.
Avant d’être un objet de controverse, ce poste est d’abord une réponse politique à une réalité contemporaine : la complexification de l’action de l’État. Gouverner aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec la gestion verticale et linéaire d’hier. Les États modernes, en particulier ceux qui aspirent à jouer un rôle stabilisateur dans leur région, doivent faire face simultanément à des enjeux sécuritaires, économiques, diplomatiques, sociaux et institutionnels. La Côte d’Ivoire n’échappe pas à cette dynamique. Elle s’y inscrit pleinement.
Depuis la fin des élections, le pays est entré dans une phase où l’enjeu principal n’est plus la conquête du pouvoir, mais sa consolidation, sa lisibilité et son efficacité. Or, l’expérience comparée montre que dans ces moments précis, les exécutifs ont tendance à se renforcer au sommet. Non pas pour concentrer le pouvoir de manière arbitraire, mais pour mieux le coordonner. La création d’un Vice-Premier ministre s’inscrit exactement dans cette logique.
Dans plusieurs pays africains, cette fonction existe ou a existé sans que cela ne provoque de séisme institutionnel. Au Sénégal, le poste de ministre d’État ou de ministre secrétaire général de la présidence a souvent joué un rôle équivalent de coordination stratégique. En République démocratique du Congo, les vice-Premiers ministres sont chargés de portefeuilles clés, sans jamais remettre en cause l’autorité du Premier ministre. En Éthiopie, des vice-Premiers ministres ont été utilisés comme instruments de stabilisation politique dans des contextes de recomposition interne. À chaque fois, l’objectif était le même : renforcer la capacité de pilotage de l’Exécutif.
Cette logique n’est pas propre à l’Afrique. En France, le poste de ministre d’État, souvent confié à des figures centrales du pouvoir, n’est explicitement prévu par aucun article constitutionnel détaillant ses prérogatives. Pourtant, personne ne conteste sa légitimité. Il s’agit d’un choix d’architecture gouvernementale, relevant du pouvoir discrétionnaire du chef de l’État et du chef du gouvernement. Aux États-Unis, la multiplication des conseillers spéciaux, des coordonnateurs et des “czars” sectoriels répond à la même nécessité de gouvernance renforcée.
C’est pourquoi l’argument selon lequel le poste de Vice-Premier ministre ne serait pas prévu par les textes apparaît, au mieux, incomplet. Les Constitutions définissent les institutions fondamentales, pas l’organigramme détaillé d’un gouvernement. L’histoire institutionnelle ivoirienne elle-même en apporte la preuve. Des ministres délégués, des secrétaires d’État, des ministres auprès d’un ministre ont été créés au fil du temps pour répondre à des besoins spécifiques, sans que cela ne donne lieu à des crises constitutionnelles. Pourquoi ce qui était acceptable hier deviendrait-il scandaleux aujourd’hui ?
La polémique autour d’un supposé bicéphalisme relève de la même confusion. Elle repose sur une interprétation erronée du pouvoir exécutif. Le Vice-Premier ministre ne dirige aucune institution distincte. Il ne tient sa légitimité que du président de la République. Il n’est pas élu séparément, ne dispose pas d’un mandat autonome et ne définit pas la politique nationale. Le Premier ministre reste, sans contestation possible, le chef du gouvernement. Il conserve l’autorité sur l’ensemble de l’action gouvernementale. Le Vice-Premier ministre n’est ni son rival ni son remplaçant, mais un rouage supplémentaire dans une machine exécutive élargie.
Ce type de configuration existe dans de nombreux États sans que l’on parle de bicéphalisme. Le bicéphalisme naît lorsque deux autorités exécutives distinctes disposent de légitimités concurrentes. Ce n’est manifestement pas le cas ici. Tout le reste relève davantage du fantasme politique que de l’analyse institutionnelle.
Mais c’est sur le terrain personnel que le débat a pris une tournure plus passionnelle. Pour certains, la création de ce poste serait avant tout destinée à servir les intérêts d’Ibrahim Ouattara. Là encore, l’argument frappe par sa simplicité, mais déçoit par sa faiblesse analytique. L’histoire politique mondiale regorge d’exemples où des proches de chefs d’État ont exercé des responsabilités importantes sans que cela n’invalide, par principe, les fonctions occupées.
Aux États-Unis, Robert Kennedy fut ministre de la Justice sous la présidence de son frère John F. Kennedy. En Inde, Indira Gandhi fut Premier ministre après avoir été étroitement associée au pouvoir de son père Jawaharlal Nehru. En Argentine, Cristina Fernández a exercé le pouvoir après Néstor Kirchner. En Afrique, des frères, des épouses ou des enfants de dirigeants ont occupé des postes clés, parfois avec succès, parfois avec échec. Ce n’est jamais le lien familial qui a fait la différence, mais la manière dont le pouvoir a été exercé.
Faire de la parenté un argument suffisant pour disqualifier une fonction revient à refuser toute lecture rationnelle de l’action publique. Un poste ne se juge ni à l’état civil de celui qui l’occupe, ni aux intentions qu’on lui prête, mais à son utilité, à son cadre institutionnel et aux résultats qu’il produit.
En réalité, cette polémique dit autre chose. Elle révèle une difficulté persistante dans le débat public ivoirien à accepter que le pouvoir se structure sans demander l’aval de ses opposants. Toute initiative est immédiatement suspectée. Toute adaptation est interprétée comme une manœuvre. À force de voir des stratégies cachées partout, on finit par passer à côté de la réalité la plus simple : gouverner exige des outils adaptés.
La création du poste de Vice-Premier ministre ne bouleverse ni la Constitution, ni l’équilibre des pouvoirs, ni la hiérarchie exécutive. Elle traduit une vision du pouvoir assumée par le président de la République, Alassane Ouattara, celle d’un Exécutif renforcé, structuré et capable d’anticiper plutôt que de subir. L’histoire jugera non pas l’existence de ce poste, mais l’usage qui en sera fait. C’est là, et seulement là, que se situe le véritable débat.
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