Par Bakary Cissé – Lementor.net
La Côte d’Ivoire est en train de franchir l’un des tournants les plus structurants de son histoire économique contemporaine. Longtemps identifiée comme une puissance agricole mondiale, portée par le cacao, le café et d’autres cultures d’exportation, elle affiche désormais un profil profondément transformé : celui d’une économie dominée par les services. En 2024, le secteur tertiaire représente près de 54 % du produit intérieur brut, reléguant l’industrie autour de 22 % et l’agriculture à moins de 18 %. Cette tertiarisation accélérée, soutenue par une croissance économique robuste avoisinant les 6 %, n’est pas un simple changement sectoriel. Elle marque une recomposition structurelle du modèle de développement ivoirien, avec des opportunités considérables mais aussi des vulnérabilités nouvelles.
Le dynamisme du secteur des services est aujourd’hui l’un des moteurs les plus visibles de la performance macroéconomique du pays. Le système financier en constitue l’illustration la plus aboutie. Les banques affichent une progression soutenue de leur activité, avec un produit net bancaire en hausse à deux chiffres et des bénéfices cumulés dépassant 500 milliards de FCFA, témoignant d’une rentabilité solide et d’un approfondissement financier réel. Le secteur des assurances suit une trajectoire comparable, avec un marché estimé à près d’un milliard de dollars, porté par l’assurance non-vie, la couverture des risques industriels et l’essor progressif de l’assurance santé.
Au-delà de la finance, les télécommunications, les transports, la logistique et le commerce forment l’ossature de ce tertiaire en expansion. Les ports d’Abidjan et de San-Pédro jouent un rôle central dans cette dynamique, faisant de la Côte d’Ivoire un hub logistique régional et contribuant à un excédent commercial significatif. Le commerce, soutenu par une urbanisation rapide et par la montée en puissance d’une classe moyenne urbaine, renforce la résilience de l’économie face aux chocs exogènes. Cette diversification progressive réduit la dépendance historique aux fluctuations des prix des matières premières, longtemps talon d’Achille du pays.
Cette transformation n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte d’un enchaînement logique de facteurs structurels : investissements massifs dans les infrastructures routières, portuaires et numériques, attractivité accrue pour les capitaux privés, intégration régionale renforcée et accélération de la transition numérique. L’urbanisation rapide, avec Abidjan comme métropole régionale, a créé un écosystème favorable à l’essor des services à forte valeur ajoutée. La Côte d’Ivoire s’inscrit ainsi dans une trajectoire de modernisation économique comparable à celle de certaines économies émergentes, où le tertiaire devient le principal pourvoyeur de croissance et d’emplois qualifiés.
Cependant, cette réussite apparente ne doit pas masquer les défis profonds qu’elle engendre. Le premier est celui de l’équité territoriale et sociale. Le développement du tertiaire est avant tout urbain et métropolitain, alors même que près de 60 % de la population active demeure liée au monde rural. Une tertiarisation déconnectée de la modernisation agricole risque d’accentuer les déséquilibres entre villes et campagnes. Laisser l’agriculture, pilier historique et social du pays, enfermée dans une productivité faible, confrontée aux aléas climatiques et à une transformation insuffisante, constituerait une erreur stratégique majeure et un facteur de tensions sociales durables. La modernisation du secteur primaire, à travers l’agro-industrie, la transformation locale et des chaînes de valeur inclusives, apparaît désormais comme une condition de soutenabilité du modèle tertiaire.
Le second défi est celui de la vulnérabilité systémique. Une économie largement tertiarisée est plus exposée aux chocs externes que ne l’était une économie dominée par l’agriculture de subsistance. Les risques cybernétiques dans la finance, la dépendance aux flux logistiques mondiaux, la sensibilité du tourisme aux crises sécuritaires ou sanitaires, ainsi que la volatilité des capitaux internationaux constituent des sources de fragilité nouvelles. Le recours accru aux marchés financiers internationaux, s’il traduit une confiance des investisseurs, accroît également l’exposition aux cycles globaux et aux tensions géopolitiques.
Le troisième défi est celui de l’inclusion sociale et financière. Malgré la montée en puissance du secteur des services, une partie importante de la population reste en marge de ses bénéfices. Le faible taux de pénétration de l’assurance-vie, estimé autour de 0,6 %, illustre les limites de la diffusion des outils de protection financière. La bancarisation progresse, mais demeure insuffisante pour garantir une inclusion large et durable. Sans mécanismes de redistribution efficaces, sans politiques d’éducation financière et sans protection sociale adaptée, la croissance tertiaire risque de renforcer les inégalités plutôt que de les résorber.
La trajectoire à suivre apparaît donc exigeante mais lisible. L’enjeu pour la Côte d’Ivoire n’est pas d’opposer les secteurs, mais de les articuler. Le tertiaire de pointe doit devenir un levier au service de la transformation agricole et industrielle. Les services financiers peuvent soutenir les producteurs via le crédit, l’assurance climatique et les solutions numériques. La logistique moderne peut réduire les pertes post-récolte et améliorer la compétitivité des filières. Le numérique peut connecter les zones rurales aux marchés nationaux et régionaux. Dans le même temps, les recettes fiscales générées par les services doivent être réinvesties dans l’éducation, la formation professionnelle et les infrastructures rurales afin de préparer une main-d’œuvre adaptée à cette nouvelle économie.
La Côte d’Ivoire est en train de forger un modèle inédit en Afrique de l’Ouest. Elle ne renie pas son héritage agricole, mais cherche à le régénérer par l’innovation, la finance, la logistique et le numérique. Le succès de cette mutation dépendra de la capacité des décideurs publics à piloter la transition avec lucidité, à anticiper les risques et à préserver la cohésion sociale. Si cette tertiarisation est maîtrisée, inclusive et adossée à une modernisation réelle des autres secteurs, elle peut devenir le socle d’une croissance durable et équilibrée.
À l’heure du tertiaire, la Côte d’Ivoire n’est donc pas en train d’abandonner son passé, mais de redéfinir son avenir. Le défi est immense, mais l’opportunité l’est tout autant. C’est dans cette capacité à conjuguer modernité économique et ancrage social que se jouera la réussite du modèle ivoirien des prochaines décennies.
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