Adama Ouédraogo Damiss-Lementor.net
Parmi les slogans les plus repris par les partisans du capitaine Ibrahim Traoré figure cette formule devenue virale : « y a pas crédit dedans ». Elle est brandie comme une preuve éclatante de la souveraineté retrouvée du Burkina Faso, au point que, sur les réseaux sociaux, certains ironisent désormais en qualifiant le pays de « FC Fonds propres ».
Cette rhétorique, aussi simpliste que tapageuse, repose d’abord sur un mensonge manifeste : prétendre que les réalisations du régime se font exclusivement sur fonds propres relève de la fiction politique. Mais admettons, pour un instant, cet argument et examinons-le sur le fond.
Le crédit repose sur la crédibilité.
Plus le risque est élevé, plus les intérêts sont élevés.
Les pays riches empruntent des montants plus élevés et à un meilleur taux que les pays pauvres.
Une banque ne prête qu’aux États, entreprises ou individus jugés capables de rembourser, à court, moyen ou long terme. C’est précisément pour cette raison que l’on affirme souvent, non sans cynisme, que les banques ne prêtent qu’aux riches. Les grandes fortunes mondiales, à commencer par Elon Musk, ont massivement recours à l’endettement pour financer leurs investissements. De même, les pays les plus développés sont aussi les plus endettés, non par faiblesse, mais parce que leur solvabilité inspire confiance.
À l’échelle individuelle, les fonctionnaires du secteur public comme du privé contractent des crédits pour bâtir leur maison. Un prêt de vingt millions de francs CFA présente un double avantage : il permet d’étaler l’effort financier dans le temps et d’accéder rapidement à un logement en économisant le loyer payé à un autre propriétaire.
Construire la même maison uniquement sur la base de l’épargne personnelle coûterait, à terme, bien plus cher et exigerait des délais considérablement plus longs (acquisition du terrain puis construction) et augmentation des coûts.
Si le crédit était en soi un mal ou une marque de dépendance, alors il faudrait purement et simplement supprimer les banques et l’ensemble du système financier moderne.
Nous devons aussi supprimer les tontines, système informel d’octroi de crédits pratiqué par de nombreux ménages burkinabè.
Les faits, eux, sont têtus. Rien qu’en 2025, une seule banque locale a accordé plus de 500 milliards de francs CFA de prêts à l’État burkinabè. Que dire des achats de bons de Trésor qu’on impose régulièrement aux institutions financières et aux sociétés qui se chiffrent à des centaines de milliards de francs CFA.
La SONABHY, pourtant présentée par la propagande officielle comme une entreprise florissante, traverse de graves difficultés et a dû emprunter plus de 120 milliards de francs CFA à une banque locale pour assurer la continuité de ses activités perturbées par des pénuries fréquentes de carburant.
Dès lors, parler de « fonds propres » ou clamer « y a pas crédit dedans » pour célébrer une prétendue souveraineté économique relève non seulement de l’aberration intellectuelle, mais aussi d’une ignorance inquiétante. Plus grave encore : ce discours est parfois repris par des acteurs qui savent pertinemment qu’il est faux, y compris dans des débats publics ou prétendument intellectuels.
Pendant que ces slogans sont scandés, le Burkina Faso continue, au quotidien, de recourir aux financements du FMI, de la Banque mondiale, de l’Agence française de développement (AFD), de la BAD, de la BOAD et autres institutions pourtant dénoncées à longueur de discours comme impérialistes et prédatrices.
Le plus tragique n’est donc pas l’ignorance des foules, mais la complaisance des élites qui nourrissent et entretiennent cette mystification.
À l’ère du numérique et de l’information instantanée, la propagande, si elle doit exister, gagnerait au moins à faire preuve d’un minimum d’intelligence.
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