Par Bakary Cissé-Lementor.net
Dans un monde où les démocraties libérales sont fréquemment présentées comme l’horizon indépassable de l’organisation politique, toute tentative de réhabiliter, même partiellement, les régimes autoritaires est aussitôt suspectée de complaisance envers la répression. Pourtant, une lecture moins normative et davantage analytique invite à interroger sans tabou le concept de « pouvoir vertical » – cette concentration assumée de l’autorité entre les mains d’un leader, d’un exécutif fort ou d’un parti unique – comme levier potentiel de transformation socioéconomique. Il ne s’agit ni d’une apologie de l’autoritarisme ni d’un rejet des libertés politiques, mais d’un examen lucide des conditions dans lesquelles stabilité, cohérence stratégique et rapidité décisionnelle peuvent produire des résultats tangibles en matière de développement.
L’histoire récente montre que, dans des contextes marqués par la fragilité institutionnelle, les divisions ethno-politiques ou l’urgence économique, la capacité d’un État à imposer un cap clair peut constituer un avantage comparatif décisif. Le pouvoir vertical réduit les coûts de la délibération permanente, neutralise les blocages institutionnels et permet une exécution rapide des politiques publiques. Là où les démocraties pluralistes s’enlisent parfois dans des compromis paralysants, ces régimes privilégient la planification de long terme, les investissements lourds en infrastructures et le contrôle strict des facteurs d’instabilité. Le développement devient alors un projet politique centralisé, porté par une vision et imposé par la contrainte si nécessaire.
L’exemple de la Chine demeure emblématique. Depuis les réformes engagées sous Deng Xiaoping au tournant des années 1980, le pays a mis en place un modèle hybride associant autoritarisme politique et pragmatisme économique. L’ouverture sélective, incarnée par les zones économiques spéciales, l’intégration progressive au commerce mondial et la discipline imposée par le Parti communiste ont permis une croissance exceptionnelle. Entre 2000 et 2025, la croissance moyenne du PIB réel avoisine les 8 % par an, un rythme sans équivalent parmi les grandes économies. Cette performance a entraîné la sortie de centaines de millions de personnes de la pauvreté, transformant profondément la structure sociale du pays. La stabilité politique, mesurée par les indicateurs de la Banque mondiale, reste relativement élevée pour un État de cette taille, tandis qu’un niveau modéré de liberté économique suffit à attirer des flux massifs d’investissements étrangers. Ce succès a toutefois un coût : surveillance généralisée, répression des dissidences et contrôle de l’information, autant de facteurs susceptibles, à long terme, de freiner l’innovation et d’accentuer les inégalités.
En Afrique, le Rwanda illustre de manière saisissante la capacité d’un pouvoir centralisé à reconstruire un État après un traumatisme extrême. Depuis 1994, sous la direction de Paul Kagame, le pays a fait du développement et de la sécurité nationale des priorités absolues. Le régime, souvent qualifié d’autoritaire, a imposé une discipline institutionnelle stricte, lutté vigoureusement contre la corruption et misé sur l’efficacité administrative. Les résultats macroéconomiques sont éloquents : une croissance annuelle moyenne de 7 à 8 % sur plus de deux décennies, une amélioration sensible des infrastructures et une attractivité croissante pour les investisseurs. Le Rwanda figure parmi les pays les plus stables d’Afrique subsaharienne selon les indices internationaux de paix et de gouvernance. Là encore, le revers du modèle est bien connu : contrôle étroit des médias, marginalisation de l’opposition et restriction des libertés politiques, qui interrogent la durabilité sociale et politique de cette trajectoire.
L’Éthiopie offre un cas plus contrasté, révélateur à la fois du potentiel et des limites du pouvoir vertical. Longtemps présentée comme l’une des économies africaines les plus dynamiques, avec une croissance moyenne proche de 9 % entre 2000 et 2020, l’Éthiopie a misé sur un État développeur fort pour impulser l’industrialisation et les grands projets structurants. L’accession au pouvoir de Abiy Ahmed a ouvert une phase de réformes et de libéralisation partielle, tout en conservant une forte centralisation décisionnelle. Des projets emblématiques, comme le barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu, ont été décidés et exécutés à une vitesse remarquable. Cependant, les conflits internes, notamment au Tigré, ont mis en lumière les risques inhérents à un système où l’absence de débat inclusif peut exacerber les fractures ethniques et politiques. La croissance, bien que toujours supérieure à la moyenne continentale, s’est ralentie, rappelant que la stabilité imposée n’est jamais définitivement acquise.
Ces trajectoires suggèrent l’existence d’une corrélation, particulièrement visible dans les pays en développement, entre une certaine liberté économique, la stabilité politique et la performance macroéconomique, même sous des régimes fortement centralisés. Les travaux sur les « États développementaux autoritaires » montrent que ces systèmes peuvent, dans certaines conditions, orchestrer plus efficacement la croissance que des démocraties fragiles, minées par la corruption, l’instabilité gouvernementale ou les changements fréquents de cap politique.
À l’inverse, les démocraties libérales avancées apparaissent confrontées à leurs propres limites structurelles. Selon les projections du FMI, la croissance des économies développées plafonne autour de 1,5 à 2 % en 2025, freinée par le vieillissement démographique, l’endettement public et des débats politiques souvent interminables. Les États-Unis et l’Union européenne, bien notés par les indices de démocratie, sont traversés par une polarisation croissante qui complique la prise de décision stratégique. La qualité institutionnelle et l’innovation demeurent des atouts majeurs, mais elles s’accompagnent d’une lenteur d’exécution parfois pénalisante face aux défis globaux.
Il serait toutefois réducteur d’opposer mécaniquement autoritarisme efficace et démocratie inefficace. Les régimes verticaux portent en eux des fragilités structurelles : dépendance excessive à un leadership, risque d’explosion sociale différée, verrouillage des élites et tentation de la répression comme substitut au consensus. En Afrique notamment, ces modèles peuvent attirer des investissements massifs, souvent d’origine étrangère, tout en renforçant des dépendances économiques et technologiques, voire des dispositifs de contrôle social importés.
En définitive, le pouvoir vertical n’est ni une panacée ni une aberration absolue. Dans des contextes fragiles, il peut servir de catalyseur au développement socioéconomique en imposant l’ordre, la discipline et la continuité stratégique. En Côte d’Ivoire, par exemple, la question centrale n’est pas celle d’un choix binaire entre démocratie et autorité, mais celle d’un dosage subtil entre fermeté de l’État, ouverture économique et inclusion politique. Le véritable enjeu réside dans la capacité à transformer la stabilité imposée en prospérité partagée, sans sacrifier durablement les libertés et la cohésion sociale. À l’heure où le monde multipolaire redéfinit les normes de gouvernance, dépasser les dogmes idéologiques pour juger les régimes à l’aune de leurs résultats concrets apparaît moins comme une provocation que comme une nécessité analytique.
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