Par Bakary Cissé | Lementor.net
Les chiffres publiés par Global Financial Integrity le 28 janvier 2026 résonnent comme un électrochoc pour l’Afrique et, plus largement, pour tous ceux qui s’interrogent sur les ressorts profonds du sous-développement du continent. Entre 2013 et 2022, l’Afrique subsaharienne a vu s’évaporer des ressources financières d’une ampleur vertigineuse. Pour la seule année 2022, près de 152,9 milliards de dollars ont quitté le continent par le biais des écarts de valeur commerciale. Sur une décennie, ces pertes cumulées dépassent le stock total de dette extérieure de nombreux pays africains, révélant une réalité troublante : l’Afrique finance en partie sa propre marginalisation.
Ces flux financiers illicites, loin d’être une abstraction technocratique, constituent un véritable pillage organisé. Ils minent la souveraineté économique des États, affaiblissent les capacités budgétaires, et privent les populations de services essentiels tels que l’éducation, la santé, l’accès à l’eau ou les infrastructures de base. Derrière chaque milliard de dollars détourné se cache une école non construite, un hôpital sous-équipé ou une route jamais achevée. La lutte contre ce fléau, particulièrement aigu dans le commerce des matières premières, s’impose désormais comme une condition centrale de l’émergence d’une Afrique prospère et maîtresse de son destin.
Le mécanisme au cœur de cette hémorragie est aujourd’hui clairement identifié : la fausse facturation commerciale. En sous-évaluant délibérément le prix d’exportation d’un baril de pétrole, d’une tonne de cacao, d’une once d’or ou d’un carat de diamant, ou à l’inverse en surévaluant les importations, des multinationales et des réseaux bien organisés déplacent discrètement des sommes colossales hors du continent. L’opacité structurelle des marchés des matières premières, combinée à un rapport de force souvent défavorable entre États africains et grandes entreprises internationales, facilite ces manipulations. Les administrations nationales, parfois sous-dotées, parfois fragilisées par la corruption ou la pression politique, peinent à suivre des transactions de plus en plus sophistiquées.
Les données du rapport sont sans appel. L’Afrique du Sud, pourtant considérée comme l’une des économies les plus structurées du continent, a cumulé près de 478 milliards de dollars d’écarts de valeur commerciale sur dix ans. À l’autre extrémité, la Gambie a vu 44 % de son commerce total affecté par ces écarts, illustrant la vulnérabilité extrême des petites économies ouvertes. Le Nigeria a perdu environ 77,7 milliards de dollars, le Ghana 54,1 milliards, la Côte d’Ivoire 47,7 milliards et le Kenya 47,5 milliards sur la même période. Ces chiffres rappellent une évidence trop souvent occultée : aucun pays africain n’est épargné, et aucun progrès significatif n’a été enregistré au cours de la dernière décennie.
Face à une telle ponction, l’inaction n’est plus une option. L’urgence commande la mise en place de mécanismes de gouvernance, de contrôle et de coopération à la hauteur des enjeux. La première exigence est celle d’une transparence radicale dans les contrats et les transactions. Les États africains doivent imposer, par la loi, la publication intégrale des contrats d’exploitation et de commercialisation des ressources naturelles. La création de registres publics des bénéficiaires effectifs des entreprises opérant dans les secteurs extractifs est essentielle pour identifier les véritables détenteurs du capital et mettre fin aux montages juridiques opaques. L’adoption et l’application rigoureuse des standards de l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives doivent devenir la norme et non l’exception, avec des mécanismes de sanction crédibles en cas de non-respect.
Le renforcement des capacités douanières et fiscales constitue un second pilier indispensable. Les administrations doivent être dotées d’outils technologiques avancés pour analyser les prix de transfert et détecter les anomalies. L’accès en temps réel aux bases de données internationales sur les cours des matières premières, notamment celles du Fonds monétaire international ou des grandes places boursières, doit être systématisé. La création d’unités spécialisées de lutte contre la fraude fiscale et la corruption, disposant de pouvoirs d’investigation étendus et d’une protection juridique renforcée, est une condition essentielle pour restaurer la crédibilité de l’action publique.
Cependant, aucun État ne peut gagner seul cette bataille. La coopération régionale et internationale est une nécessité stratégique. Les organisations régionales africaines doivent mettre en place des mécanismes d’échange automatique d’informations douanières et financières, afin de suivre les flux commerciaux au-delà des frontières nationales. Sur le plan international, les pays africains doivent adopter une posture plus offensive, exigeant une coopération fiscale effective de la part des places financières et des pays acheteurs. Les instruments juridiques existants doivent être pleinement mobilisés pour obtenir la restitution des avoirs illicites et la poursuite des responsables, où qu’ils se trouvent.
À plus long terme, la diversification économique et la valorisation du contenu local apparaissent comme des leviers structurels incontournables. Réduire la dépendance aux exportations brutes de matières premières, encourager la transformation locale et développer des chaînes de valeur régionales permettrait non seulement de retenir davantage de richesse sur le continent, mais aussi de rendre les flux commerciaux plus transparents et plus difficiles à manipuler.
Le rapport de Global Financial Integrity n’est donc pas seulement un constat accablant ; il constitue un véritable plan d’action chiffré. Les 152,9 milliards de dollars perdus en 2022 représentent autant d’investissements dans l’énergie, l’éducation, les transports ou la santé qui n’ont jamais vu le jour. L’heure n’est plus au diagnostic, mais à l’action collective et résolue. Les dirigeants africains, appuyés par une société civile vigilante et des partenaires internationaux sincères, disposent désormais des données et des outils nécessaires pour refermer les vases communicants de l’évasion financière.
La souveraineté économique ne se proclame pas, elle se construit. Et pour l’Afrique, cette conquête commence par une réappropriation lucide et déterminée de sa richesse nationale, condition fondamentale pour l’avenir de centaines de millions de citoyens.
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