Par La Rédaction | Lementor.net
Six ans après sa mort, Amadou Gon Coulibaly reste dans la mémoire politique ivoirienne comme l’homme qui n’a pas eu le temps. Pas le temps d’être président. Pas le temps de voir aboutir les chantiers qu’il avait lancés. Pas le temps de porter lui-même l’héritage qu’il avait construit pierre par pierre pendant trente ans aux côtés d’Alassane Ouattara. Le 8 juillet 2020, en fin de Conseil des ministres à Abidjan, son cœur a lâché. Il avait 61 ans. Il était rentré de Paris six jours plus tôt après deux mois de soins. Il venait de reprendre ses fonctions. Il était candidat désigné du RHDP pour la présidentielle d’octobre. L’histoire ivoirienne s’est écrite autrement.
Né le 10 février 1959 à Abidjan, Amadou Gon Coulibaly est le fils de Gon Coulibaly, le député de Korhogo dont le parcours s’est achevé le 28 juillet 1990 à l’Institut de cardiologie de Treichville. Deux générations, deux hommes, deux façons de servir le même pays depuis le même terroir sénoufo. Le père était le petit-fils de Péléfero Gbon Coulibaly, patriarche Sénoufos et proche d’Houphouët-Boigny. Le fils sera le dauphin de son successeur désigné. Cette continuité dynastique et politique entre deux générations d’une même famille dit quelque chose de profond sur la façon dont le nord de la Côte d’Ivoire a construit son rapport à l’État depuis l’indépendance.
Amadou Gon fait sa classe préparatoire au Lycée Jean-Baptiste Say à Paris entre 1977 et 1979. Il obtient son diplôme d’ingénieur à l’École des Travaux Publics de Paris en 1982. Puis son diplôme du Centre des Hautes Études de la Construction en 1983. Il rentre en Côte d’Ivoire comme ingénieur à la Direction et contrôle des grands travaux, le DCGTX, recruté par Antoine Cesareo. Un ingénieur des travaux publics qui finira Premier ministre : la trajectoire dit quelque chose sur la façon dont les techniciens du développement sont devenus les politiques de la reconstruction en Côte d’Ivoire.
La rencontre déterminante de sa vie politique arrive au début des années 1990. Alassane Ouattara est Premier ministre. Gon Coulibaly intègre son cabinet comme conseiller technique chargé de la coordination et du suivi de novembre 1990 à décembre 1993. Quand Ouattara quitte la Primature pour le FMI, Gon ne le suit pas à Washington. Il reste en Côte d’Ivoire. Et c’est là que commence la dimension la plus méconnue de sa vie politique : celle du militant qui paie de sa personne.
En 1994, avec Ouattara absent et le multipartisme qui transforme le paysage politique ivoirien, Amadou Gon Coulibaly est l’un des fondateurs du Rassemblement des républicains. Quitter le PDCI auquel sa famille était attachée depuis des décennies est un acte politique courageux qui dit la nature de sa loyauté : elle va vers Ouattara d’abord, vers la famille politique ensuite. Ce choix lui coûtera. Sous la présidence d’Henri Konan Bédié, le RDR est dans l’opposition et ses dirigeants vivent sous pression permanente. Gon est élu député de Korhogo en 1995 sur la liste du RDR. Dans l’hémicycle, il est de ceux qui harcèlent le pouvoir sans ménagement. Le pouvoir ne le ménage pas non plus.
En octobre 1999, Henriette Dagri Diabaté, secrétaire générale du RDR, est arrêtée après une manifestation contre le régime Bédié. Gon Coulibaly est le premier de ses compagnons à se présenter volontairement à la police pour se faire incarcérer à ses côtés. Ce geste décrit l’homme mieux que n’importe quel discours. Il n’est pas arrêté parce qu’il y est contraint. Il choisit d’aller en prison par solidarité avec sa camarade. D’autres militants suivront son exemple. Il est condamné à deux ans de prison ferme avec Henriette Dagri Diabaté et plusieurs autres cadres du parti, sortant le 12 novembre 1999 du Palais de justice d’Abidjan sous les acclamations des militants réunis devant le bâtiment. Le coup d’État du général Robert Gueï en décembre 1999 les libère tous deux mois seulement après leur incarcération. Mais la volonté d’aller en prison par conviction politique reste l’un des faits les plus révélateurs de ce que Gon était réellement : non pas un technocrate qui fait de la politique, mais un militant convaincu qui applique ses convictions jusqu’à leurs conséquences physiques.
La rébellion du 19 septembre 2002 place Gon Coulibaly dans une situation politique extraordinairement complexe. Korhogo, sa ville, sa base, son fief, devient la capitale de fait du nord occupé par les Forces nouvelles. Gon est le maire de Korhogo depuis 2001. Il se retrouve au cœur d’une crise qui divise son pays en deux, qui transforme sa ville en base arrière des rebelles, et qui met le RDR dans la position inconfortable d’un parti dont certains membres ont des liens avec la rébellion sans que le parti lui-même puisse en être tenu pour responsable. Gérer cette ambiguïté, maintenir une autorité municipale dans une ville sous occupation rebelle, préserver les relations avec les populations tout en restant dans le camp légaliste : c’est l’exercice politique le plus difficile que Gon Coulibaly ait jamais accompli. Il le fait avec la discrétion et la rigueur qui caractérisent tout ce qu’il entreprend.
Sa gestion de la crise en l’absence de Ouattara, qui se trouve alors à l’étranger et qui ne peut pas rentrer librement en Côte d’Ivoire sous le régime Gbagbo, dit quelque chose d’essentiel sur son rôle dans l’architecture du RDR. Il n’est pas seulement le lieutenant de terrain de son patron. Il est le garant de la continuité du parti quand le chef est absent, empêché, ou exposé. Pendant les années les plus difficiles de la décennie 2000, quand le RDR est dans une position de parti entre deux feux, reconnu par certains comme la formation de l’opposition nationale et soupçonné par d’autres de complicité avec la rébellion nordiste, c’est Gon qui tient la ligne, qui maintient la discipline, qui préserve les alliances et qui prépare patiemment le retour au pouvoir.
Dans le cadre des accords de Linas-Marcoussis de janvier 2003, il intègre le gouvernement de réconciliation nationale de Laurent Gbagbo comme ministre d’État chargé de l’Agriculture, portant ainsi le RDR dans une coalition gouvernementale avec son principal adversaire. Ce portefeuille qu’il gardera jusqu’en février 2005 puis reprendra de 2006 à 2010, il l’occupe avec la même méthode : rigueur, résultats, discrétion. Sous sa gestion, la filière cacao progresse, les investissements agricoles s’étoffent, et la Côte d’Ivoire consolide son statut de première puissance agricole de l’Afrique de l’Ouest. Ce n’est pas un portefeuille glamour. C’est un portefeuille qui demande de la patience et une connaissance fine des réalités rurales. Gon y excelle.
Quand Ouattara prend le pouvoir en avril 2011, après la crise postélectorale la plus meurtrière de l’histoire ivoirienne, Gon Coulibaly entre enfin dans le cercle du pouvoir effectif. En mars 2012, il est nommé ministre d’État, secrétaire général de la Présidence de la République. Ce poste est peut-être le plus important de toute sa carrière en termes d’influence réelle. Le secrétaire général de la Présidence est le gardien du temple, l’homme qui filtre, coordonne, arbitre, anticipe. Pendant cinq ans, de 2012 à 2017, Gon Coulibaly est le premier collaborateur de Ouattara dans l’ombre. Ouattara lui-même le reconnaîtra publiquement : Amadou Gon a été le numéro deux du RDR sous l’autorité d’Henriette Dagri Diabaté. Et il est devenu le président du directoire qui supervise la direction exécutive du RHDP.
Le 10 janvier 2017, Ouattara le nomme Premier ministre. C’est la consécration logique d’un parcours construit dans la patience et la loyauté. Gon passe de l’ombre à la lumière après vingt-sept ans de service. Il dirige le gouvernement avec la même méthode qu’il a toujours appliquée. En mars 2020, le RHDP le désigne officiellement candidat à la présidentielle d’octobre. C’est le moment où son destin prend la dimension la plus tragique. Une opération cardiaque est nécessaire. Il part à Paris en mai 2020. Il rentre le 2 juillet. Reprend ses fonctions. Le 8 juillet, en Conseil des ministres, le malaise. La PISAM de Cocody. La mort.
Ce que sa disparition a produit sur la scène politique ivoirienne dit l’ampleur de ce qu’il représentait. Ouattara, qui avait annoncé qu’il ne briguerait pas de troisième mandat, s’est retrouvé sans dauphin viable. La question de la succession dans le RHDP, réglée par la désignation de Gon, est redevenue ouverte et n’a jamais été vraiment refermée depuis. Le nord de la Côte d’Ivoire est redevenu un territoire de conquête entre les lieutenants du chef de l’État.
Ingénieur de formation, fondateur du RDR par conviction, militant emprisonné par solidarité, gestionnaire des crises par nécessité, Premier ministre par mérite : Amadou Gon Coulibaly incarne un type rare de responsable politique africain. Celui qui sert sans se servir. Qui paie de sa personne quand le moment l’exige. Qui construit sans se mettre en avant. Qui prépare sa succession sans précipiter la sienne. La Côte d’Ivoire n’a pas fini de mesurer ce qu’elle a perdu le 8 juillet 2020.
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