Par Bakary Cissé | Lementor.net
Pendant de longues décennies, la Côte d’Ivoire, devenue premier producteur mondial de noix de cajou brut à partir de 2021, est restée enfermée dans un schéma classique des économies agricoles émergentes : produire en masse, exporter à l’état brut et laisser l’essentiel de la valeur ajoutée se concentrer dans les pôles asiatiques, notamment le Vietnam et l’Inde. Cette logique, longtemps acceptée comme une fatalité, est aujourd’hui en train de voler en éclats. En 2026, la filière cajou ivoirienne ne se contente plus d’alimenter le commerce mondial en matière première ; elle s’impose progressivement comme un véritable levier d’industrialisation et de souveraineté économique.
Les chiffres récents témoignent d’un basculement structurel. En 2025, la Côte d’Ivoire a transformé localement plus de 660 000 tonnes de noix de cajou, soit une progression de près de 92 % par rapport à l’année précédente. Le taux de transformation nationale dépasse désormais 42 %, contre à peine 2 % en 2011. Il ne s’agit plus d’une montée en puissance graduelle, mais d’une rupture industrielle assumée, qui place le pays au premier rang en Afrique de l’Ouest, avec environ 82 % des volumes régionaux transformés sur son territoire. À l’échelle mondiale, cette dynamique rapproche désormais Abidjan des leaders historiques asiatiques sur le marché des amandes décortiquées.
Cette accélération repose sur une stratégie clairement orientée vers l’ancrage territorial de l’industrie. Des zones agro-industrielles spécialisées ont vu le jour au cœur même des bassins de production, notamment à Bondoukou, Korhogo et Séguéla. Ces pôles intègrent non seulement des unités de transformation, mais aussi des dispositifs logistiques, des centres de formation et des mécanismes d’incitation fiscale destinés à attirer les capitaux privés. En une décennie, le paysage industriel s’est radicalement transformé : là où l’on comptait moins d’une dizaine d’unités en 2015, le pays dispose en 2026 d’environ 37 usines opérationnelles, concentrées autour d’Abidjan, Yamoussoukro, Bouaké, Korhogo, Bondoukou et Séguéla. Les capacités installées atteignent désormais près de 830 000 tonnes par an et pourraient approcher le seuil symbolique du million de tonnes à l’horizon 2030.
Plusieurs acteurs illustrent cette montée en gamme. Des investissements structurants ont été réalisés par des groupes industriels locaux et internationaux, comme Robust International à Toumodi, Afcott Cashew à Loukoukro ou encore Ecocajou à Odiénné. Des initiatives collectives, à l’image du Groupement des industriels du cajou de Côte d’Ivoire, et des projets soutenus par des institutions financières régionales, renforcent la densité du tissu industriel sur l’ensemble du territoire.
Les retombées socio-économiques sont à la hauteur de l’ambition affichée. La filière emploie aujourd’hui plus de 18 000 personnes de manière directe, avec des projections dépassant les 35 000 emplois d’ici 2030 à mesure que de nouvelles unités entreront en production. En 2025, les exportations d’amandes décortiquées ont généré environ 350 milliards de francs CFA, soutenant les revenus de près d’un demi-million de ménages agricoles. Dans le même temps, la production nationale de noix brutes a franchi le seuil historique de 1,5 million de tonnes, représentant plus du quart de l’offre mondiale. Ce qui constituait hier une vulnérabilité face à la volatilité des cours devient ainsi un instrument de maîtrise accrue de la chaîne de valeur.
Cette trajectoire n’est toutefois pas exempte de défis. L’objectif officiel de 50 % de transformation locale d’ici 2030 suppose de lever plusieurs verrous structurels. L’accès au financement demeure un enjeu central, en particulier pour les transformateurs locaux confrontés à des besoins élevés en fonds de roulement et à la concurrence des acheteurs étrangers de noix brutes. La compétitivité-coût reste également un facteur déterminant : les contraintes liées à l’énergie, aux transports et à l’optimisation des capacités doivent être résolues pour rivaliser durablement avec l’efficacité logistique des acteurs asiatiques. À cela s’ajoute l’impératif environnemental. La valorisation des sous-produits, notamment les coques de cajou, doit évoluer vers des usages en bioénergie ou en chimie verte afin d’éviter que la filière ne reproduise les déséquilibres observés dans d’autres cultures de rente.
Malgré ces obstacles, la transformation en cours marque un tournant historique. La filière cajou démontre que la Côte d’Ivoire est désormais capable de dépasser le simple rôle de fournisseur de matières premières pour s’affirmer comme un acteur industriel à part entière. En renforçant l’appui aux champions nationaux, en investissant dans la recherche et l’innovation, et en positionnant le label « Made in Côte d’Ivoire » comme un gage de qualité sur les marchés internationaux, le pays peut transformer cet essai en succès durable. L’or gris ivoirien brille désormais bien au-delà des champs d’anacarde, ouvrant la voie à une nouvelle étape de son développement économique.
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