Par Bakary Cissé | lementor.net
À peine deux mois après leur boycott retentissant de la présidentielle du 25 octobre 2025, les deux principales forces d’opposition ivoiriennes — le Parti des Peuples Africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI) de Laurent Gbagbo et le Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA) de Tidjane Thiam — annoncent leur participation aux législatives de décembre. Ce revirement, accueilli par des critiques virulentes dans leurs propres rangs, illustre le grand écart entre la posture idéologique et la nécessité stratégique. L’opposition, dans un paysage politique dominé par le RHDP d’Alassane Ouattara, redécouvre ainsi les vertus d’une realpolitik longtemps dénigrée mais indispensable à la survie partisane.
Du boycott de principe à l’impasse stratégique
En boycottant la présidentielle, Gbagbo et Thiam entendaient poser un acte de rupture. Ils dénonçaient la partialité de la Commission électorale indépendante (CEI), la contestation du fichier électoral et la disqualification de leurs candidatures. Leur retrait devait délégitimer un scrutin jugé inéquitable, frapper les esprits et exposer, aux yeux du monde, une élection verrouillée. Sur le papier, le geste avait des allures de cohérence morale. En pratique, il s’est révélé un aveu d’impuissance.
Le boycott n’a pas bouleversé le rapport de force. Au contraire, il a marginalisé les deux partis sur la scène institutionnelle et ouvert un boulevard au RHDP. L’histoire politique ivoirienne, pourtant riche en précédents, aurait dû les alerter : le FPI d’après 2011, enfermé dans la posture du refus, avait fini par perdre son assise territoriale et sa base militante. De même, le PDCI, absent des présidentielles depuis 2010, s’est peu à peu dilué dans une opposition fragmentée et symbolique.
Le retour dans l’arène : la realpolitik comme instrument de survie
La décision de participer aux législatives n’est donc pas une contradiction, mais un recalibrage. Gbagbo et Thiam ont compris que l’abstention prolongée équivaut à un suicide politique. Le Parlement, même dominé par le RHDP, demeure un espace de visibilité, d’expression et de négociation. Entrer dans le jeu, c’est rester dans la conversation nationale ; en sortir, c’est s’effacer.
La logique est simple : un parti sans élus perd ses financements, son ancrage local et sa capacité d’action. Les subventions publiques, la présence médiatique des députés, les réseaux territoriaux et la gestion des commissions parlementaires constituent des leviers de survie politique. Comme le rappelle la maxime de Bismarck, « la politique n’est pas le règne des idées parfaites, mais l’art du possible ».
Des exemples ailleurs sur le continent confortent ce virage pragmatique. Raila Odinga au Kenya, Abdoulaye Wade au Sénégal, ou encore le RDR d’Alassane Ouattara au tournant des années 2000, ont tous pratiqué cette oscillation entre boycott symbolique et retour stratégique. Chacun, à sa manière, a compris qu’on ne reconquiert pas le pouvoir en désertant le terrain.
Les limites d’un idéalisme devenu stérile
Face à cette mutation, certains militants crient à la trahison. Pour eux, la participation aux législatives après un boycott présidentiel relève d’une compromission morale. Le slogan « Pas d’élection sans réforme ! » résonne encore dans les meetings de base. Mais cette posture, aussi noble soit-elle, se heurte à la dure réalité du jeu politique : celui qui quitte l’arène laisse la scène à l’adversaire.
L’idéalisme dogmatique, en politique, est une vertu à double tranchant. Il nourrit les consciences, mais vide les urnes. En refusant la realpolitik, les partis d’opposition risquent de se transformer en clubs de réflexion sans prise sur le réel. Les exemples récents du PPA-CI et du PDCI sont révélateurs : les années de boycott ont conduit à l’isolement, à la démobilisation et à la fuite des cadres. Un parti politique, pour survivre, doit exister dans les institutions qu’il conteste — non pas pour s’y fondre, mais pour y peser.
La realpolitik, non pas une compromission, mais une discipline
Participer aux législatives n’est donc pas une reddition, mais un acte de maturité politique. Il s’agit de redéfinir les rapports de force de l’intérieur, de regagner une légitimité perdue, de parler aux électeurs là où ils vivent et votent. Pour Thiam et Gbagbo, la bataille parlementaire de décembre 2025 n’est pas une fin en soi, mais une étape dans la reconstruction d’une opposition crédible avant 2030.
Cette décision traduit une évolution idéologique : la transition d’une opposition de refus à une opposition de proposition. Elle reflète également une forme de lucidité : le pouvoir ne se conquiert pas par la pureté morale, mais par la persévérance institutionnelle. En choisissant la voie parlementaire, le PPA-CI et le PDCI acceptent la complexité du réel, là où d’autres persistent à rêver de renversements soudains.
La politique, au fond, n’est pas une croisade spirituelle. C’est un équilibre mouvant entre convictions et calculs. Et dans cette Côte d’Ivoire de l’après-2025, la realpolitik n’est plus une injure — elle est la condition même de la survie. Thiam et Gbagbo l’ont compris : dans un pays qui se reconstruit, la bataille du pouvoir se mène moins dans la rue que dans l’hémicycle. Ceux qui sauront conjuguer idéaux et stratégie y trouveront leur renaissance. Ceux qui s’y refuseront n’auront plus que la nostalgie comme programme.
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