La Rédaction | Lementor.net
Entre 1990 et 2011, la scène politique ivoirienne a vu émerger une génération singulière de jeunes militants. Ils furent nombreux à entrer en politique par les luttes syndicales, les mouvements estudiantins, les combats pour le multipartisme, la démocratie et l’alternance. À leurs côtés, des milliers d’anonymes ont partagé les mêmes risques, les mêmes espoirs, les mêmes sacrifices. Ces jeunes étaient visibles, audibles, structurés, porteurs de mots d’ordre et de visions. Ils incarnaient une promesse : celle d’un renouvellement de la classe politique par l’engagement, la formation et la fidélité à des idéaux.
Pourtant, lorsqu’on observe leurs trajectoires avec le recul du temps, un constat s’impose avec une troublante régularité. Les destins diffèrent dans la forme, mais convergent dans la finalité. Mise à l’écart progressive, marginalisation politique, effacement symbolique. Ceux qui furent des figures de proue deviennent, avec les années, des silhouettes du passé. Ils sont combattus par leurs anciens mentors, désavoués par leurs partis, parfois reniés par leurs compagnons de lutte. Les récits varient, les accusations aussi : trahison, indiscipline, ambition excessive, offense personnelle. Mais la mécanique reste la même, implacable, presque systémique.
La liste est longue, transversale, indifférente aux camps politiques. Des présidents de jeunesse, des leaders syndicaux devenus acteurs politiques, des stratèges de terrain, des tribuns de rue. Tous avaient porté leur formation à bout de bras dans les moments difficiles. Tous semblaient destinés à jouer un rôle central dans la gestion, l’orientation ou la refondation de leurs partis. Et pourtant, trente-cinq ans plus tard, rares sont ceux qui ont véritablement accédé à une reconnaissance institutionnelle durable au sein même des structures qu’ils ont contribué à bâtir.
Ce qui intrigue, et inquiète, c’est la constance du phénomène. À mesure que ces figures historiques s’effacent, de nouveaux visages apparaissent. Des jeunes proclamés leaders, souvent surgis sans parcours militant visible, sans formation politique patiente, sans ancrage idéologique solide. Ils se présentent comme plus engagés, plus loyaux, plus combatifs que leurs prédécesseurs. Leur légitimité ne naît pas des instances, des congrès ou des débats internes, mais de canaux parallèles, informels, parfois opaques. Ils bénéficient de moyens matériels et médiatiques si considérables qu’il devient impossible de ne pas les voir, de ne pas les entendre, de ne pas les imposer à l’espace public.
La question n’est donc pas seulement celle du sort individuel de ces anciens jeunes leaders. Elle est plus profonde, plus politique, plus inquiétante. Que devient une démocratie où l’apprentissage militant, la patience organisationnelle et la loyauté idéologique ne constituent plus des voies d’ascension ? Que dire à une jeunesse qui observe que l’engagement de long terme mène à l’effacement, tandis que la proximité personnelle, l’allégeance opportuniste ou le simple compagnonnage mondain ouvrent plus sûrement les portes du pouvoir ?
La politique, dans sa noblesse, est une école. Elle exige du temps, de la formation, de la confrontation d’idées, de la discipline collective. Elle suppose que l’on apprenne à servir avant de prétendre diriger. Or, ce modèle semble s’être inversé. De plus en plus, l’espace public est occupé par des acteurs qui n’ont rien appris de la politique comme pratique démocratique, mais qui maîtrisent parfaitement ses raccourcis. Leur discours peine à s’articuler avec les valeurs de la démocratie, de l’intérêt général et de la responsabilité publique. Pour eux, le pouvoir est une fin. Pour ceux qui ont été formés, aguerris, parfois même usés par les luttes, le pouvoir n’était qu’un moyen au service du peuple.
C’est sans doute là que réside la fracture la plus profonde. Ces jeunes pionniers n’ont pas été simplement oubliés. Ils ont été utilisés, pressés, puis rejetés, comme on le ferait d’un fruit arrivé à maturité trop tôt, ou jugé désormais encombrant. Leur mise à l’écart n’a pas obéi aux règles de l’art politique. Elle n’a pas été le fruit de débats internes clairs, de sanctions transparentes ou de choix collectifs assumés. Elle s’est faite par contournement, par silence, par substitution.
À force de répéter ce schéma, la politique ivoirienne envoie un message dangereux à sa jeunesse. Militer ne sert plus. Se former n’est plus nécessaire. Croire en un parti comme espace d’ascension démocratique devient illusoire. Il suffit désormais de se rapprocher du bon centre de pouvoir, de trinquer avec les bons décideurs, de s’acoquiner avec les bonnes figures. Le reste suit.
Si cette tendance se confirme, alors il faudra avoir le courage de le dire : pour une large partie de la jeunesse ivoirienne, la politique n’est plus une voie d’espérance, mais une voie interdite. Et une démocratie qui ferme ainsi la porte à ses propres écoles de formation prépare, tôt ou tard, ses propres impasses.
Il faut pourtant dire ce que beaucoup préfèrent taire. Cette génération sacrifiée n’a pas seulement perdu des postes ou des positions. Elle a perdu des années d’école, des parcours universitaires, des diplômes, parfois même des vies personnelles entières. Certains ont quitté les bancs de l’université pour les amphithéâtres de la rue, d’autres ont troqué la stabilité contre l’exil, la prison, la clandestinité ou une errance politique prolongée. Ils ont tout, ou presque tout, sacrifié pour un modèle de société qu’ils croyaient possible, juste et démocratique. Pendant ce temps, ceux qui leur conseillaient d’« aller doucement », de « ne pas se brûler », de « penser à leur avenir », se moquent aujourd’hui de leur sort, tout en profitant pleinement des fruits d’une lutte qu’ils n’ont jamais menée. Certains vont même jusqu’à se fabriquer des récits héroïques pour exister politiquement, réécrivant l’histoire à leur convenance. Ces sacrifices, il faut avoir le courage de le dire, ne doivent plus être reproduits. Au-delà des familles de ces anciens combattants, c’est la jeunesse ivoirienne dans son ensemble qui ne doit plus être invitée à payer un tel prix. La politique n’est pas ingrate. Ce sont les hommes qui la pratiquent qui le sont.
Il y a enfin une leçon silencieuse mais implacable dans l’attitude de certains nouveaux jeunes propulsés au premier plan, roulant carrosse, distribuant des leçons, affichant une assurance conquérante, parfois même méprisante. Leur arrogance n’est pas seulement une offense personnelle à ceux qui ont ouvert la voie. Elle est une offense à l’histoire, à la mémoire des luttes, à l’idée même que la politique est une école, une formation, un apprentissage. Car aucun pouvoir n’est éternel et aucune faveur n’est transmissible indéfiniment. Ceux qui aujourd’hui ignorent les règles de l’art politique devraient se souvenir d’une chose : la politique a la mémoire longue. Elle rappelle toujours, tôt ou tard, que l’on ne saute pas impunément les étapes sans en payer le prix, et que ceux qui n’ont rien appris finissent souvent par ne rien transmettre.
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