Par Bakary Cissé | Lementor.net
La Côte d’Ivoire vient de franchir une étape importante dans sa stratégie de souveraineté alimentaire. Réuni le 4 mars 2026, le Conseil des ministres a adopté le décret de ratification de l’accord de financement du Projet de Développement de la Chaîne de Valeur du Riz (PDCVR). Doté d’une enveloppe de 68,350 milliards de FCFA, ce programme, piloté par l’ADERIZ, ambitionne de transformer en profondeur la filière rizicole nationale en agissant sur l’ensemble de la chaîne de valeur : production, transformation et commercialisation.
L’objectif est clair : réduire durablement la dépendance du pays aux importations et renforcer la place du riz local sur le marché national. Le projet prévoit notamment l’aménagement de sites hydro-agricoles, l’amélioration des techniques de production et la modernisation des unités de transformation afin de créer davantage de valeur ajoutée sur le territoire ivoirien.
L’enjeu est loin d’être marginal. En 2024, la facture alimentaire de la Côte d’Ivoire a atteint 2 161 milliards de FCFA. Le riz occupe une place centrale dans cette dépendance extérieure. Malgré les progrès enregistrés ces dernières années, la production nationale ne couvre encore qu’environ 63 % des besoins du pays. Les importations ont ainsi fortement progressé, atteignant près de 924 milliards de FCFA, soit environ 1,3 à 1,4 million de tonnes de riz importées.
À elles seules, les importations combinées de riz et de poisson drainent chaque année plus de 1 100 milliards de FCFA de devises. Cette situation exerce une pression constante sur les réserves de change et expose le pays aux fluctuations des marchés internationaux. Dans ce contexte, le PDCVR apparaît comme un levier stratégique pour renforcer la sécurité alimentaire et consolider l’équilibre économique national.
Le projet vise donc à structurer une filière rizicole compétitive capable de répondre à la demande intérieure tout en offrant de nouvelles perspectives économiques aux producteurs. En couvrant l’ensemble du cycle, depuis l’irrigation des parcelles jusqu’à la commercialisation du riz transformé, le programme entend créer des emplois durables et dynamiser les territoires ruraux.
Cependant, la réussite d’une telle ambition dépendra largement de la qualité de sa mise en œuvre. Plusieurs défis structurels continuent de freiner le développement de la filière rizicole ivoirienne.
La transformation locale reste encore insuffisamment développée. Une part importante du paddy est vendue brute ou transformée dans des unités artisanales de faible capacité, ce qui limite la qualité et la compétitivité du riz local face aux produits importés. Sans infrastructures modernes et performantes, capables d’assurer un calibrage et un conditionnement conformes aux standards du marché, la filière aura du mal à s’imposer durablement.
L’organisation des marchés constitue également un enjeu majeur. Les circuits de commercialisation demeurent fragmentés, dominés par de nombreux intermédiaires et marqués par une forte volatilité des prix. Dans le même temps, le riz asiatique subventionné continue d’inonder les marchés africains à des coûts particulièrement compétitifs. Dans ce contexte, la structuration de la filière et la promotion du riz local apparaissent indispensables pour renforcer la position des producteurs ivoiriens.
La question des rendements agricoles reste également centrale. Dans de nombreuses zones, les rendements dépassent difficilement les quatre tonnes par hectare, bien loin des niveaux observés dans certaines régions asiatiques irriguées où ils peuvent atteindre sept à huit tonnes. Le manque de mécanisation, l’accès limité à des intrants de qualité et l’insuffisance de formations techniques constituent autant de freins à la modernisation du secteur.
À ces difficultés s’ajoutent les pertes post-récolte, qui peuvent atteindre 30 à 40 % dans certaines zones en raison d’infrastructures de stockage insuffisantes, de méthodes de séchage artisanales et de problèmes logistiques. Sans amélioration significative des capacités de conservation et de transport, une part importante des efforts de production risque d’être perdue.
Enfin, le changement climatique introduit une incertitude supplémentaire. Les zones agricoles restent exposées aux aléas pluviométriques, aux inondations ou aux épisodes de sécheresse. La diffusion de variétés plus résilientes, l’amélioration des systèmes d’irrigation et le développement de mécanismes d’assurance agricole seront déterminants pour sécuriser les investissements.
Dans ce contexte, le PDCVR devra aller au-delà de la simple réalisation d’infrastructures. La réussite du projet reposera sur une transformation plus profonde de l’écosystème rizicole ivoirien. Cela implique notamment le renforcement de la mécanisation agricole, la formation des jeunes et des femmes, la structuration de coopératives solides et l’émergence de véritables pôles agro-industriels capables de transformer le riz local à grande échelle.
Une politique commerciale cohérente, associant promotion du « consommer local » et protection intelligente du marché, pourrait également contribuer à renforcer la compétitivité du riz ivoirien. Parallèlement, des investissements soutenus dans la recherche agronomique, le stockage et la logistique seront essentiels pour garantir la durabilité des progrès réalisés.
L’ampleur des financements mobilisés traduit une volonté politique forte de renforcer l’autonomie alimentaire du pays. Mais l’expérience montre que les grands projets agricoles ne produisent leurs effets que lorsque la gouvernance, le suivi et l’exécution restent rigoureux.
Au-delà de la filière rizicole, le PDCVR représente donc un test important pour la capacité de la Côte d’Ivoire à réussir une transformation agricole à grande échelle. Si le pari est relevé, le pays pourrait économiser des centaines de milliards de francs CFA en importations, renforcer ses réserves de change et créer des milliers d’emplois dans les zones rurales.
Le Conseil des ministres a posé les bases de cette ambition le 4 mars 2026. La réussite dépendra désormais de la capacité des acteurs publics et privés à transformer cette décision stratégique en un véritable succès agricole, économique et social.
Car derrière la question du riz se joue une ambition plus large : celle d’une Côte d’Ivoire capable d’assurer durablement sa sécurité alimentaire tout en consolidant son modèle de développement.
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