Par Bakary Cissé | Lementor.net
Dans l’immensité aride du Sahel, les États de l’Alliance des États du Sahel (AES) – le Mali, le Burkina Faso et le Niger – font face à une insécurité persistante qui défie aussi bien les transitions politiques que les réponses militaires. Malgré les offensives répétées des autorités au pouvoir et l’appui de nouveaux partenaires sécuritaires, les groupes jihadistes continuent d’imposer leur présence. Le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM) et l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) illustrent cette résilience, fondée moins sur une idéologie abstraite que sur une économie de guerre solidement ancrée dans les réalités locales.
En 2025, alors que les attaques jihadistes se multiplient, notamment au Niger depuis le coup d’État, la compréhension des mécanismes financiers de ces groupes apparaît comme une urgence stratégique. Car ce sont ces flux, discrets mais constants, qui alimentent la durée du conflit.
La première source de revenus repose sur l’extorsion et la taxation informelle. Dans de vastes zones rurales où l’État est absent ou discrédité, les groupes armés imposent des prélèvements présentés comme une « zakat » religieuse. Le GSIM s’efforce parfois d’enrober cette pratique d’une logique sociale, redistribuant une part des fonds pour s’assurer le soutien ou la neutralité des populations. L’EIGS, plus brutal, impose une fiscalité coercitive. Ces taxes frappent les agriculteurs, les éleveurs, les commerçants et les axes de circulation, transformant chaque activité économique en source de financement pour l’insurrection.
Le vol et le trafic de bétail constituent un autre pilier de cette économie clandestine. Les troupeaux confisqués aux éleveurs jugés récalcitrants sont écoulés sur des marchés transfrontaliers, notamment vers la Mauritanie ou le Sénégal. Les revenus ainsi générés permettent l’achat d’armes, de carburant et de véhicules. Dans certaines zones, ces pratiques ont rapporté plusieurs centaines de millions de francs CFA en une seule année, tout en exacerbant les tensions communautaires entre agriculteurs et pasteurs.
L’orpaillage artisanal occupe une place centrale dans les stratégies de financement. En contrôlant ou en taxant des sites aurifères, les groupes jihadistes s’insèrent dans des chaînes économiques qui dépassent largement le Sahel. L’or extrait est acheminé vers des marchés internationaux, via des circuits informels reliant l’Afrique de l’Ouest au Moyen-Orient et à l’Europe. Le GSIM a su instrumentaliser cette activité en ouvrant l’accès aux sites miniers à des populations marginalisées, se posant ainsi en alternative à des administrations souvent perçues comme prédatrices ou corrompues. Dans certaines régions, les jihadistes ont même remplacé les agents de l’État dans la collecte des taxes, illustrant leur capacité à se substituer à l’autorité publique.
Les enlèvements contre rançon, bien que moins fréquents qu’au cours de la décennie précédente, demeurent une source de revenus et de pression politique. La libération d’otages occidentaux a permis, par le passé, d’obtenir des sommes considérables, finançant durablement les opérations armées et renforçant la notoriété de ces groupes sur la scène jihadiste internationale.
À ces ressources s’ajoutent diverses activités commerciales illicites. Le trafic de motos, de carburant, d’armes récupérées sur les champs de bataille et parfois de stupéfiants s’inscrit dans une logique plus large de contrôle des routes de contrebande. Dans un espace sahélien historiquement structuré par les échanges informels, les groupes jihadistes exploitent des réseaux préexistants et les adaptent à leurs objectifs militaires.
Les soutiens extérieurs, enfin, jouent un rôle complémentaire. Le GSIM bénéficie de l’appui idéologique et logistique d’Al-Qaïda, tandis que l’EIGS s’inscrit dans la galaxie de l’État islamique. Toutefois, au fil des années, ces groupes ont réduit leur dépendance à l’égard de financements internationaux, privilégiant une autonomie fondée sur l’économie locale et les trafics régionaux. Les transferts de fonds, assurés par le transport d’espèces, les systèmes informels de type hawala ou les services de paiement mobile, échappent largement aux dispositifs de surveillance.
C’est cette hybridation financière, mêlant prédation locale et connexions transnationales, qui explique la longévité du conflit. La disparition de cadres régionaux comme la Force conjointe du G5 Sahel n’a fait qu’accentuer les vulnérabilités, tandis que les réponses strictement militaires montrent leurs limites. Sans une stratégie globale associant coopération régionale, lutte contre les économies illicites, gouvernance inclusive et alternatives économiques crédibles pour les communautés, la guerre est appelée à durer.
À défaut, le risque est celui d’une extension progressive de l’insécurité vers le Golfe de Guinée, transformant une crise sahélienne en menace continentale. Dans le Sahel, la guerre se nourrit avant tout de sa propre économie. Tant que celle-ci prospérera, la violence trouvera toujours les moyens de se réinventer.
Leave a comment