Par Bakary Cisse | Lementor.net
Le 14 février 2026, lors du 39e sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba, le président chinois Xi Jinping a annoncé une décision aux implications majeures pour le continent : à compter du 1er mai 2026, la Chine appliquera un traitement à tarif zéro sur 100 % des lignes tarifaires pour les importations en provenance des 53 pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques.
Cette mesure élargit un régime préférentiel jusque-là accordé à 33 pays et vise officiellement à corriger les déséquilibres commerciaux et à approfondir une coopération dite « gagnant-gagnant ». Pour la Côte d’Ivoire, cette annonce dépasse la simple suppression de droits de douane : elle constitue un levier stratégique de rééquilibrage commercial et d’accélération industrielle.
Un marché chinois en pleine expansion
En 2025, les échanges Chine-Afrique ont atteint un record historique de 348,05 milliards USD, en hausse de 17,7 %. Les importations chinoises en provenance du continent se sont établies à 123,02 milliards USD. Ces volumes illustrent l’intégration croissante de l’Afrique dans les chaînes d’approvisionnement de la deuxième économie mondiale.
Pour Abidjan, la relation commerciale reste déséquilibrée. En 2024, les exportations ivoiriennes vers la Chine se situaient autour de 730 à 745 millions USD, en croissance annuelle moyenne de près de 29 % sur cinq ans. Les importations chinoises vers la Côte d’Ivoire atteignaient cependant 3,26 milliards USD, creusant un déficit bilatéral structurel estimé à 2,5 milliards USD.
La suppression des droits de douane qui pouvaient varier entre 5 et 20 % selon les produits offre un instrument concret pour corriger progressivement cette asymétrie.
Les filières ivoiriennes en première ligne
Le caoutchouc naturel constitue aujourd’hui le principal produit d’exportation vers la Chine, avec 573 à 579 millions USD en 2024, soit plus de 75 % des ventes ivoiriennes vers Pékin. Troisième producteur mondial avec une production annuelle proche de 1,7 à 1,8 million de tonnes, la Côte d’Ivoire pourrait renforcer sa compétitivité face à la Thaïlande et à l’Indonésie grâce à la suppression des barrières tarifaires. Les 180 000 planteurs hévéaculteurs en seraient les premiers bénéficiaires.
Le cacao et ses dérivés représentent un potentiel encore largement sous-exploité. Leader mondial avec environ 40 % de la production globale, la Côte d’Ivoire n’a exporté que 5,77 millions USD de cacao vers la Chine en 2024. Or la demande chinoise progresse rapidement avec l’expansion de l’industrie chocolatière locale. Le zéro-tarif ouvre ainsi une voie stratégique de diversification, réduisant la dépendance traditionnelle vis-à-vis des marchés européens.
Les minerais, dont les exportations atteignent déjà 113 millions USD, le pétrole brut issu notamment du champ Baleine, ainsi que les noix de cajou en forte croissance, bénéficieront également de cet accès sans barrière, consolidant les recettes en devises.
Une croissance exportatrice attendue dès 2026
Les analystes estiment que cette réforme pourrait générer une hausse de 10 à 20 % des exportations ivoiriennes vers la Chine dès la seconde moitié de 2026, soit un gain additionnel potentiel de 70 à 150 millions USD la première année.
À plus long terme, un rééquilibrage progressif de la balance bilatérale dégagerait des marges financières pour soutenir les priorités nationales : industrialisation locale, modernisation des infrastructures, diversification agricole et renforcement des capacités productives.
Cette dynamique s’inscrit dans la vision du Plan National de Développement, qui ambitionne de transformer structurellement l’économie en augmentant la valeur ajoutée locale.
Les défis d’une opportunité historique
Toute opportunité comporte cependant des risques. Le premier concerne la dépendance excessive envers un seul marché. La Chine est déjà le principal fournisseur de biens manufacturés ivoiriens ; une concentration excessive des exportations pourrait exposer le pays à des chocs géopolitiques ou à des fluctuations de la demande chinoise.
Le deuxième défi réside dans la concurrence intra-africaine. Ghana, Nigeria, Cameroun et autres producteurs viseront également des parts accrues du marché chinois.
Le troisième enjeu concerne les normes. Les exigences chinoises en matière de qualité, de traçabilité et de durabilité sont élevées. La compétitivité ivoirienne dépendra donc du respect strict des standards phytosanitaires et industriels.
Transformer l’opportunité en stratégie industrielle
Pour maximiser les bénéfices du zéro-tarif, la Côte d’Ivoire devra accélérer la transformation locale. L’objectif de transformer 50 % du cacao d’ici 2030 contre environ 30 % aujourd’hui doit s’accompagner du développement de filières de caoutchouc technique, de produits pétrochimiques et d’agro-industries intégrées.
La modernisation du Port autonome d’Abidjan, le renforcement des corridors logistiques vers San Pedro et l’amélioration des systèmes de certification sont indispensables pour répondre efficacement à la demande chinoise.
La diversification des partenariats reste également stratégique. L’accès préférentiel au marché chinois devra être articulé avec les opportunités offertes par la Zone de libre-échange continentale africaine, ainsi qu’avec les accords commerciaux existants avec l’Europe et les États-Unis.
Enfin, un soutien accru aux PME exportatrices et la formation des producteurs aux standards internationaux seront déterminants.
Une nouvelle ère économique ?
La décision chinoise du 1er mai 2026 constitue indéniablement une fenêtre historique. Elle s’inscrit dans la stratégie de long terme de Pékin visant à sécuriser ses approvisionnements tout en consolidant son influence économique.
Pour la Côte d’Ivoire, le contexte est favorable : stabilité politique, croissance soutenue autour de 6 à 7 % et leadership continental dans plusieurs filières agricoles et minières.
Reste à transformer l’avantage tarifaire en véritable stratégie industrielle. Si Abidjan parvient à conjuguer transformation locale, diversification intelligente et montée en gamme qualitative, le 1er mai 2026 pourrait marquer le début d’un repositionnement majeur de l’économie ivoirienne dans les échanges mondiaux.
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