Bernard Dadié : de la lutte anticolonialiste à la dérive ethno-nationaliste.

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Bernard Dadié, après avoir été ministre sous Houphouët-Boigny est ensuite devenu la caution morale du FPI ethno-nationaliste de Laurent Gbagbo. Il fut le chef de fil  des pétitionnaires militant pour la libération de Laurent Gbagbo. Son soutien fut constant durant les dix années calamiteuses du régime Gbagbo en matière de déprédations économiques et de violation des droits élémentaires de l’homme ( cf « La trahison de Bernard Dadié », cedea.net, 17 juin 2016, « Pétition pour la libération de Laurent Gbagbo : pour quelle Afrique a combattu Bernard Dadié », 18 juin 2016).

Cette dérive symbolique du grand écrivain de la lutte anticolonialiste africaine soulève l’énigme du renversement de l’anticolonialisme africain en ethno-nationalisme et en populisme. Elle pose la question des mouvements de libération d’obédience marxiste qui se sont transformés en dictatures prédatrices des avant-gardes sur le continent africain.

Dans les Etats-post coloniaux, les intelligentsias africaines d’inspiration marxiste-léniniste ou maoïste qui dénoncèrent les régimes de parti-unique, les régimes autocratiques de droite considérés comme relais locaux des ex-puissances coloniales, installèrent des pouvoirs liberticides meurtriers bien souvent plus prédateurs que les précédents. Ils officièrent souvent en intellectuels organiques des dictatures militaires et en architectes du mythe ethnonationaliste, animèrent et continuent d’animer de nos jours les populismes.

 Convertis en traditionalistes passéistes en ce début du XXIème Siècle, à l’ère de la mondialisation qui provoque une tension entre les identités culturelles, ils animent les nationalismes identitaires. Ils sont soucieux de reconstruire les royautés et les modèles sociaux et économiques du passé précolonial.

Dans les régimes libéraux des économies de marché des pays africains pourtant en voie de développement, ils voient une dérive ultralibérale,  comme ils virent des « bourgeois » et des « prolétaires »  dans les régimes d’économie étatiquement contrôlée d’une Afrique paysanne.

Ils récusent aujourd’hui la démocratie pluraliste et le modèle sociétal et économique qu’elle implique. Se définissant désormais comme élites lignagères, entretenant un rapport instrumental et clientéliste avec les chefferies traditionnelles et les masses paysannes, ils érigent le village, les lois coutumières et les ethnies en modèle politique contre la nation et l’Etat libéral.  Ils en appellent au retour à un « socialisme » traditionaliste qui n’est rien d’autre qu’un camouflage idéologique d’un nouvel étatisme qu’ils dirigeraient.

Le dévoiement de la lutte anticolonialiste africaine est la conséquence manifeste d’un archaïsme des représentations mentales de l’élite africaine qui semble se définir comme une nouvelle classe dominante, et non pas comme médiatrice entre les traditions et la modernité. Reniant les combinaisons et les synthèses progressistes entre les identités ethniques et les rationalités nouvelles, cette élite conserve ses intérêts de classe en maintenant le statu quo ante des traditions. Elle refuse, consciemment ou inconsciemment, de jouer son rôle d’acteur du changement social.

Le décès de la grande figure intellectuelle ivoirienne de la lutte anticolonialiste Bernard Dadié, dont l’histoire personnelle incarne cette contradiction, soulève la problématique de la résiliation de ce passéisme dont dépend l’ouverture de l’avenir. Ce décès soulève la problématique d’une relecture critique de la littérature et de l’histoire des mouvements anticolonialistes africains  de libération nationale.

Auteur : Alexis Dieth

Source : cedea.net

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