Par Bakary Cissé | Lementor.net
Disons-le clairement : le commerce ivoirien ne souffre pas. À fin avril 2026, la croissance cumulée du secteur atteint 12,6 % par rapport à la même période de l’année précédente. En avril seul, le bond est de 10,9 % sur un an. Ces chiffres ne s’expliquent pas par un effet de rattrapage ou une embellie conjoncturelle. Ils traduisent quelque chose de plus profond : une demande intérieure qui tient, et un commerce de détail qui monte en puissance dans une économie dont la classe moyenne continue de s’élargir.
Le premier moteur est le commerce de détail. Les magasins spécialisés ont progressé de 23,6 % en avril, pour une hausse cumulée de 6,5 % sur quatre mois. Les Ivoiriens consomment. Cette réalité est d’une portée politique et sociale que les commentateurs économiques sous-estiment souvent. Une population qui consomme est une population qui a confiance dans son avenir, qui a un revenu suffisant pour dépenser au-delà du strict nécessaire, et qui exprime dans ses comportements d’achat une forme de sentiment de stabilité que les indices de confiance des ménages ne capturent pas toujours.
Le commerce de gros suit avec une hausse de 13,9 % en cumul. Ce sont les produits agricoles, alimentaires, les boissons et le tabac qui tirent ce segment, avec une progression de 25,8 %. Le repli de 8,4 % enregistré en avril sur ce sous-ensemble mérite une mention mais pas une alarme. Un recul d’un mois ne fait pas une tendance dans un secteur dont la dynamique annuelle reste forte.
Sur le commerce extérieur, la performance de 2024 est historique. Les exportations ont totalisé 12 354 milliards de FCFA, en hausse de 12,8 % par rapport à 2023, tandis que les importations ont reculé de 5 % à 10 336 milliards de FCFA. L’excédent commercial atteint 2 018 milliards de FCFA, un niveau inédit. Cette combinaison d’exportations en hausse et d’importations en baisse est rarement aussi favorable et traduit à la fois la montée en puissance des filières d’exportation ivoiriennes et un certain resserrement de la demande d’importations.
La structure des exportations dit beaucoup sur la trajectoire économique du pays. Les produits transformés représentent désormais entre 40 et 43 % du total des exportations, contre des niveaux bien inférieurs il y a dix ans. Le cacao transformé à lui seul pèse 15 à 16 %. La Côte d’Ivoire ne se contente plus d’exporter des matières brutes. Elle transforme, elle valorise, elle monte dans la chaîne de valeur. Ce glissement vers l’aval est réel et structurel. L’or brut représente désormais environ 15 % des exportations, une part en constante progression qui reflète la montée en puissance du secteur aurifère.
Côté clients, la Suisse arrive en tête avec 13,5 % des achats, devant les Pays-Bas à 12,3 % et le Mali à 7,9 %. L’Union européenne absorbe à elle seule près d’un tiers des exportations ivoiriennes. La CEDEAO et l’UEMOA représentent 17 à 18 % du total, un chiffre qui dit à la fois la réalité de l’intégration régionale et le potentiel encore largement inexploité du marché africain pour les exportations ivoiriennes.
Mais la robustesse des chiffres ne doit pas masquer les fragilités structurelles persistantes. La logistique reste le point noir. Le port d’Abidjan est congestionné. Les routes intérieures restent insuffisantes dans plusieurs corridors. Les coûts de transport érodent la compétitivité des opérateurs locaux, particulièrement les PME qui n’ont pas les volumes nécessaires pour négocier des tarifs avantageux. L’économie informelle continue de dominer la distribution avec environ 85 % des circuits qui lui échappent encore. Cette proportion génère une concurrence déloyale pour les opérateurs formels, réduit les recettes fiscales et complique toute politique de montée en gamme des pratiques commerciales.
La dépendance aux matières premières fragilise le modèle sur le long terme. Le cacao et le pétrole restent exposés aux chocs de prix mondiaux. La transformation locale doit s’accélérer davantage pour réduire cette exposition. La Côte d’Ivoire exporte encore des fèves de cacao brutes pour plus de la moitié de sa production, et la facture de ses importations alimentaires, dominée par le riz et le poisson à hauteur de plus de 1 000 milliards de FCFA annuels, dit que la souveraineté alimentaire reste un objectif plutôt qu’une réalité.
Pour les PME, l’accès aux marchés extérieurs reste un défi concret. Les normes, la traçabilité, le financement, les délais de certification : ces contraintes limitent la capacité de milliers d’entreprises ivoiriennes à tirer parti de la Zone de libre-échange continentale africaine, dont la Côte d’Ivoire fait pourtant partie et dont elle devrait être l’un des principaux bénéficiaires compte tenu de sa position de hub commercial de l’Afrique de l’Ouest.
Le commerce ivoirien confirme sa solidité. La demande intérieure est là. Les exportations progressent. L’excédent commercial est historique. L’intégration régionale avance. Mais pour que cette dynamique profite durablement à l’ensemble de l’économie et pas seulement à ses segments les plus formels et les mieux connectés, deux priorités s’imposent avec une urgence croissante : réduire les coûts logistiques pour rendre les PME compétitives, et accélérer la diversification de la base productive pour réduire la vulnérabilité aux chocs extérieurs. Ce sont les conditions d’une croissance inclusive et pas seulement robuste.
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