Par La Rédaction | Lementor.net
Bondoukou, Nord-Est de la Côte d’Ivoire, 1968. Un enfant naît loin des cercles du pouvoir, loin des grandes familles politiques, loin d’Abidjan et de ses certitudes. Rien dans cette naissance ne laissait présager que Martin Fofié Kouakou deviendrait l’une des figures les plus redoutées, les plus controversées et les plus paradoxales de l’histoire militaire ivoirienne. C’est l’armée qui lui a donné une trajectoire. La crise qui l’a rendu célèbre. Et Korhogo qui l’a révélé pour le meilleur et pour le pire.
Il entre dans les Forces armées nationales de Côte d’Ivoire à la fin des années 1980 comme simple soldat, au bas de la hiérarchie. Le grade de caporal ne prédestine personne à gouverner une ville. Mais la Côte d’Ivoire des années 1990 est un pays en ébullition. En 1990, une mutinerie de jeunes soldats mécontents de leurs conditions de service révèle au grand jour les fractures internes des FANCI. Fofié en est. Ce n’est pas encore la grande histoire. C’est une première leçon sur le fait que les armes peuvent peser sur les décisions politiques quand les voix ordinaires ne sont pas entendues.
En décembre 1999, il franchit un pas supplémentaire. Il fait partie des militaires qui soutiennent la prise de pouvoir du général Robert Gueï, renversant le régime du président Henri Konan Bédié lors du premier coup d’État de l’histoire ivoirienne. Ce choix dit quelque chose de fondamental sur l’homme : Fofié est un soldat qui croit que les armes doivent avoir le dernier mot quand la politique échoue. Cette conviction va structurer toute la suite de sa vie, jusqu’à ses dernières fonctions à Daloa.
Septembre 2002. La tentative de putsch manquée contre Laurent Gbagbo se transforme en rébellion armée. Le pays se coupe en deux. Les Forces nouvelles de Guillaume Soro tiennent le nord. Dans cet espace de non-droit qui s’installe, des hommes comme Fofié deviennent des seigneurs. De simple caporal, Martin Fofié Kouakou gravit les échelons de la rébellion avec une rapidité qui dit son charisme naturel et sa capacité à s’imposer dans le chaos. Guillaume Soro lui confie le commandement de la zone 10, Comzone de Korhogo, ville la plus importante du nord ivoirien, à la frontière du Mali. Il a 34 ans. Il commande une ville entière et des milliers d’hommes armés.
C’est à Korhogo que sa légende se construit. C’est à Korhogo que ses crimes sont documentés. Les deux réalités coexistent et aucune ne peut effacer l’autre. En juillet 2004, une équipe d’enquêteurs de l’ONU découvre près de la ville les traces de violations graves des droits humains. Les forces sous son commandement se livrent au recrutement d’enfants soldats, à des enlèvements, à des travaux forcés, à des sévices sexuels sur les femmes, à des arrestations arbitraires et à des exécutions extrajudiciaires. Le 7 février 2006, le Comité des sanctions des Nations unies le frappe d’une interdiction de voyage et d’un gel de ses avoirs à l’étranger. Cette sanction onusienne fait de lui un nom connu au-delà des frontières ivoiriennes, pour les mauvaises raisons. Elle va aussi, paradoxalement, le contraindre à Korhogo pendant des années, le transformant en une figure locale plus qu’en acteur politique national.
Mais Korhogo retient aussi l’autre image de Fofié. Conscient de la réputation que ses hommes lui ont faite, il lance des chantiers de reconstruction dans la ville. Des édifices en ruine sont réhabilités. Des axes sont assainis. Une forme de gouvernance locale s’installe dans un espace que l’État ivoirien ne contrôle plus. Les habitants de Korhogo parlent encore aujourd’hui de ces travaux, avec la même ambivalence que l’histoire impose : comment juger un homme qui construit avec les mêmes mains qui ont signé les ordres qui ont tué ? La Côte d’Ivoire a vécu dix ans avec cette question sans jamais y répondre entièrement.
Quand Alassane Ouattara prend le pouvoir en 2011, la question des anciens comzones est l’une des plus sensibles de la réconciliation nationale. Fofié est intégré dans les nouvelles Forces républicaines de Côte d’Ivoire. Le 3 août 2011, il est nommé commandant de la compagnie territoriale de Korhogo. Human Rights Watch critique publiquement cette nomination. Le gouvernement l’assume au nom de la stabilisation du nord. Fofié passe ainsi de chef de guerre à officier régulier de l’armée nationale sans que les questions soulevées par l’ONU ne soient jamais entièrement soldées.
Il est promu lieutenant-colonel puis colonel. Grand casanier selon ceux qui l’ont connu, il sort rarement de sa base de Korhogo sauf pour les cérémonies officielles. Les sanctions onusiennes l’assignent à une forme de résidence forcée qui le coupe progressivement du reste du monde. En 2016, il est muté et promu commandant adjoint de la 2e région militaire de Daloa. Ce départ de Korhogo marque la fin d’une époque. Pendant quatorze ans, il avait été le patron incontesté du nord ivoirien. À Daloa, il redevient un officier parmi les autres, loin de la ville qui avait fait son nom.
C’est à Daloa, en tant que commandant de la 2e région militaire, qu’il s’éteint. Ceux qui ont connu Fofié disent qu’il était un homme d’une loyauté absolue envers ceux qu’il respectait, d’un charisme indiscutable et d’une brutalité que la guerre avait cultivée jusqu’à en faire un instrument de gouvernance. Son parcours dit tout ce qu’une décennie de crise a produit de complexe dans ce pays : des hommes ordinaires propulsés dans des rôles extraordinaires par la violence de l’histoire, portant simultanément des crimes que rien ne peut excuser et une forme d’attachement à leur terre que rien ne peut effacer. Korhogo se souvient de lui des deux façons. C’est peut-être la vérité la plus honnête qu’on puisse écrire sur lui.
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