Par Bakary Cissé | Lementor.net
Il y a toujours un moment précis où tout bascule. Un matin, l’enfant ne part pas à l’école. Il n’y a pas eu de drame, pas d’annonce solennelle, juste une accumulation silencieuse de renoncements. Les frais qu’on ne peut plus payer. Le collège trop loin pour continuer d’y aller à pied. La honte de ne plus comprendre ce que dit le professeur. Ou, pour une fille, ces quelques jours du mois où l’école, faute de latrines décentes, devient un lieu qu’on préfère fuir. Personne ne décide vraiment d’abandonner. On cesse, un jour, de revenir. Et c’est ainsi, par milliers de matins identiques, que l’Afrique de l’Ouest perd chaque année une partie de sa jeunesse en cours de route.
Les chiffres méritent qu’on s’y arrête vraiment. Dans la région, la part des adultes de 25 ans et plus ayant achevé au moins un cycle d’enseignement supérieur court reste dramatiquement faible. Le Cap-Vert à 9,77 %, le Ghana à 9,12 %, le Nigeria à 9,06 % et la Gambie à 9,05 % font figure de meilleurs élèves. Ce qui devrait déjà alerter. À l’autre bout du tableau, le Niger à 1,25 % et la Sierra Leone à 1,15 % frôlent le point zéro. Le Burkina Faso stagne à 2,95 %, le Mali à 3,90 %. En comparaison l’Europe avoisine les 28 % et l’Amérique du Nord frôle les 49 %. Même les meilleurs élèves régionaux restent trois fois en deçà du repère européen et cinq fois en deçà de celui de l’Amérique du Nord. Ces chiffres issus des données de la Banque mondiale et de l’Institut de statistique de l’UNESCO ne racontent pas seulement un retard académique. Ils racontent des vies entières redirigées ailleurs, vers un atelier, un champ, un mariage précoce, une rue, alors qu’elles auraient pu dans d’autres conditions mener à un amphithéâtre.
Ce retard tient à plusieurs visages qu’il faut regarder en face sans les réduire à un seul. Le premier est celui de l’entonnoir. Tout se joue bien avant l’université, dès le primaire et le collège, là où trop d’enfants s’arrêtent en chemin, là où trop de filles sont écartées, là où la qualité de l’apprentissage laisse encore beaucoup à désirer. Sans un flux large et solide de bacheliers les campus les plus modernes resteront à moitié vides. Le deuxième est celui de l’inégalité d’accès. Poursuivre des études supérieures demeure dans les faits un privilège de famille urbaine et aisée. Les enfants des campagnes, les filles, les plus démunis se heurtent à des obstacles financiers, géographiques et sociaux qui rendent le parcours presque impossible. Le système sans le vouloir finit par sélectionner moins sur le mérite que sur l’origine. Le troisième est celui de l’inadéquation. Former davantage de diplômés ne suffit à rien si les formations restent déconnectées des réalités économiques, si les laboratoires manquent de tout, si la recherche stagne et si les compétences acquises ne débouchent sur aucun emploi digne. Un diplôme sans horizon professionnel ne nourrit que la frustration et accélère le départ des plus talentueux vers d’autres cieux. Le quatrième est démographique. Chaque année des millions d’adolescents atteignent l’âge d’étudier ou de travailler. Sans une montée en puissance massive et qualitative de l’enseignement supérieur ce qui devait être un dividende démographique risque de se transformer en fardeau.
Si l’on veut comprendre pourquoi si peu de jeunes Ouest-Africains atteignent l’enseignement supérieur il faut revenir au moment charnière où tout se décide : le passage du primaire au collège. C’est là que le coût de la scolarité devient soudain trop lourd pour beaucoup de familles. Enrayer ce décrochage suppose d’agir simultanément sur quatre leviers. Économique d’abord : les transferts monétaires conditionnels testés avec succès au Ghana, au Sénégal et au Nigeria montrent qu’une aide directe liée à l’assiduité change durablement la trajectoire d’un adolescent. Géographique ensuite : le modèle des collèges de proximité implantés au cœur des bassins ruraux a montré son efficacité en Côte d’Ivoire en faisant nettement chuter le taux d’abandon au passage primaire-secondaire. Pédagogique aussi : les pédagogies de remise à niveau qui évaluent le niveau réel de chaque élève à l’entrée et proposent un soutien intensif permettent de combler les lacunes avant qu’elles ne deviennent fatales. Et sociétal enfin : les normes de genre restent un facteur majeur de décrochage. L’absence d’eau et de latrines séparées provoque chaque mois trois à cinq jours d’absence qui finissent par se transformer en abandon définitif. Équiper correctement les établissements est une mesure simple à haut rendement.
Le Cap-Vert, le Ghana et le Nigeria montrent qu’une amélioration est possible. Élargir l’accès à l’enseignement supérieur ne se résume pas à bâtir des universités. C’est un effort systémique qui commence bien avant le baccalauréat. Tant que la part des adultes diplômés du supérieur restera inférieure à 10 % dans la quasi-totalité de la région, l’Afrique de l’Ouest continuera de se priver d’une part essentielle de son propre avenir. Chaque enfant qui décroche n’est pas seulement une statistique qui recule. C’est une intelligence, un talent, une souveraineté future que le continent perd un matin après l’autre.
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