Par Bakary Cissé | Lementor.net
Ce fléau qui tue en silence ne recule plus. Il se généralise. Ce qui touchait hier San Pedro, Korhogo, Odienné, Bondoukou, Aboisso, Man, Mankono et Divo s’étend aujourd’hui à 24 des 31 régions de Côte d’Ivoire selon le bilan présenté début août 2026. L’impuissance relative des dispositifs de riposte, malgré leur intensification documentée, reste le constat le plus déprimant d’un dossier que l’État suit depuis cinq ans avec une rigueur croissante et des résultats insuffisants.
Le Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal a présenté son bilan devant le Conseil national de sécurité réuni le 23 juillet 2026 au Palais de la Présidence. Sur la période allant de 2021 au premier semestre 2026, le GS-LOI a procédé au déguerpissement de plus de 8 500 sites d’orpaillage illégal. Il a déféré 4 474 individus devant la justice dont 65 % de ressortissants étrangers, saisi 136 kilogrammes d’or et intercepté plus de 960 millions de FCFA. Sur la seule période du 1er janvier au 31 juillet 2026, la gendarmerie nationale a déguerpí 1 114 sites lors de 953 opérations, détruit 16 200 abris de fortune, 6 142 motopompes et 5 845 concasseurs, et interpellé 1 531 personnes dont 65 % d’étrangers. Ces chiffres illustrent l’ampleur industrielle et sauvage prise par une activité qu’on continue par habitude de langage à qualifier d’artisanale.
Mais derrière ces chiffres de répression, une note d’évaluation stratégique interne datant de juillet 2026 vient rappeler à quel point la bataille reste pour l’instant perdue sur le fond. En cinq ans, près de 4 600 milliards de FCFA d’or auraient échappé aux circuits officiels tandis que seulement 0,13 % de la production illégale aurait été interceptée. Le document estime qu’environ 710 tonnes d’or ont été extraites illégalement entre 2021 et mi-2026, un chiffre à comparer aux 136 kilogrammes effectivement saisis. Plus révélateur encore : malgré les opérations de destruction, le nombre de sites clandestins actifs est passé de 801 en 2023 à plus de 1 600 en mai 2026. Les exploitants se déplacent vers d’autres zones ou reconstituent rapidement leurs installations. Le Conseil national de sécurité lui-même l’a reconnu en saluant l’efficacité opérationnelle du GS-LOI tout en admettant la persistance, voire l’extension du phénomène.
La dette écologique s’accumule en parallèle. La Côte d’Ivoire a signé la Convention de Minamata sur le mercure dès 2013 et l’a ratifiée en 2019, s’engageant à réduire puis éliminer cette substance de l’exploitation minière artisanale. Or selon l’évaluation initiale de Minamata publiée en 2018 par le ministère de l’Environnement, environ 17,12 tonnes de mercure sont libérées chaque année dans l’atmosphère par les installations minières artisanales. Ce chiffre n’a fait que croître avec l’extension du phénomène. La SODECI a tiré la sonnette d’alarme : l’orpaillage clandestin et l’usage de mercure détruisent les rivières au point de contraindre des usines de traitement à l’arrêt et de priver des milliers de familles d’eau au robinet. À terme, des terres pourraient devenir impropres à l’agriculture dans un pays où ce secteur forme encore 20 % du PIB et fait vivre près de la moitié de la population.
Le volet humain est tout aussi alarmant. Une horde de chercheurs d’or envahit des territoires aurifères sans autorisation à coups de compresseurs, de dynamite, de cyanure et de mercure, détruisant flore et faune, transformant la vie paisible des villages en marchés bruyants et surpeuplés. Des commerces de tous genres ouvrent, avec en prime des filles de joie et des vendeurs de drogue. Le grand banditisme suit. Les sites d’orpaillage sont devenus des zones d’embrigadement pour une jeunesse rurale désœuvrée appâtée par la promesse d’un gain rapide. La réalité qui les y attend est faite d’éboulements dans des galeries creusées sans norme de sécurité, de noyades dans des fosses béantes abandonnées et de salaires dérisoires qui maintiennent une dépendance totale. Des accidents mortels se multiplient loin des projecteurs : un agent des Eaux et Forêts tué en intervention à Taï, des affrontements meurtriers à Kiendi Oualogo dans le Gontougo, des noyades à Zaroko et à Affiénou.
Une inflexion se dessine cependant. Un projet de cartographie et de réhabilitation des terres dégradées a été lancé à Daoukro le 27 février 2026, porté par l’Abidjan Legacy Program avec l’appui de la CEDEAO. Le ministère des Mines mise sur la sensibilisation avec l’appui de la Chambre nationale des rois et chefs traditionnels. Un effort de structuration légale du commerce de l’or progresse dans le Nord avec l’implantation du Syndicat des acheteurs et vendeurs d’or et de diamants dans la région des Savanes. Et plusieurs localités ont préservé leurs terres du fléau par la seule mobilisation de leurs populations, refusant l’installation des exploitants clandestins. Ce signe dit que la répression étatique, à elle seule, ne suffira jamais sans l’adhésion des chefferies et des villages eux-mêmes.
Cinq ans après la création du GS-LOI, le fond du problème demeure. La porosité des frontières. L’attractivité du cours de l’or. La misère rurale qui pousse à l’exploitation. Et une chaîne de complicités qui va parfois jusqu’à certaines chefferies traditionnelles ou notabilités locales. On détruisait 228 sites par an en 2017. On en démantèle plusieurs milliers aujourd’hui. Et le phénomène continue de gagner du terrain. Il est temps qu’un sursaut national, au-delà de l’indignation généralisée actuelle, s’attaque aux racines plutôt qu’aux symptômes.
Leave a comment