Par MK | Lementor.net
Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans l’orpaillage clandestin qui occupe aujourd’hui le devant de l’actualité ivoirienne.
L’or fascine. Il traverse les civilisations, les religions, les empires et les siècles. Mais derrière son éclat se cache parfois une réalité bien moins lumineuse : destruction des terres, pollution des eaux, abandon des cultures, déscolarisation des enfants, insécurité grandissante et, désormais, menace directe sur l’autorité de l’État.
Depuis quelques semaines, le phénomène s’est imposé dans le débat national. Et les chiffres donnent le vertige. Rien qu’entre janvier et juillet 2026, la Gendarmerie nationale aurait déguerpi 1 114 sites clandestins et interpellé 1 531 personnes, avec d’importantes saisies de matériel.
Mais une question demeure : comment peut-on fermer autant de sites et voir le phénomène renaître sans cesse ?
C’est peut-être là que se trouve le véritable sujet de cette chronique.
L’or n’est pas un problème nouveau
Depuis l’Antiquité, l’homme est fasciné par ce métal qui ne rouille pas, qui résiste au temps et qui semble défier la nature.
Dans la mythologie grecque, le roi Midas obtient le pouvoir de transformer en or tout ce qu’il touche. Au début, c’est une bénédiction. Très vite, cela devient une malédiction : la nourriture elle-même se change en or.
La leçon est ancienne : une richesse qui n’est pas maîtrisée peut devenir une pauvreté.
Notre Afrique de l’Ouest connaît particulièrement bien cette histoire.
Bien avant les États modernes, l’or alimentait déjà les grandes routes commerciales transsahariennes. Les empires du Ghana, du Mali et du Songhaï ont bâti une partie de leur puissance sur ce commerce. L’or ouest-africain était recherché jusqu’en Afrique du Nord et en Europe.
Mansa Moussa reste l’illustration la plus célèbre de cette richesse.
Mais nos ancêtres avaient compris quelque chose que nous semblons parfois oublier : la richesse du sous-sol ne justifie pas la destruction du territoire.
Dans de nombreuses traditions africaines, la terre n’était d’ailleurs pas une simple marchandise. Elle était héritée des ancêtres et devait être transmise aux générations futures.
C’est cette conception qui devrait aujourd’hui nous interpeller.
À qui appartient l’or ?
À celui qui le trouve ? À celui qui possède la terre ? À l’État ? À la communauté ? À la nation ?
La réponse juridique est une chose. La réponse morale en est une autre.
Car lorsqu’un jeune creuse un trou dans une terre qui appartenait hier à un agriculteur, lorsqu’un cours d’eau est pollué, lorsqu’une forêt disparaît, ce n’est pas seulement une activité économique qui se déroule.
C’est une partie du patrimoine collectif qui s’efface.
C’est pourquoi je crois qu’il faut éviter deux erreurs.
La première serait de considérer tous les orpailleurs comme des criminels qu’il faudrait simplement chasser.
La seconde serait de présenter l’orpaillage clandestin comme une activité économique populaire qu’il faudrait laisser prospérer au nom de la pauvreté.
Entre ces deux extrêmes, il existe une voie : la fermeté de l’État et la responsabilité sociale.
Le véritable adversaire n’est peut-être pas celui que l’on voit
L’orpailleur installé dans un trou est visible.
Celui qui finance l’opération l’est beaucoup moins.
Celui qui fournit les machines l’est moins encore.
Celui qui achète l’or clandestin peut être encore plus éloigné du site.
C’est pourtant toute cette chaîne qu’il faut regarder.
Parce que si nous nous contentons de détruire les baraques et les motopompes, mais que l’argent continue d’arriver, que les équipements continuent d’être fournis et que l’or continue d’être acheté, le phénomène renaîtra.
C’est exactement comme couper les branches d’un arbre sans toucher aux racines.
Le Gouvernement a raison de renforcer la lutte et de rappeler que la loi doit être appliquée avec rigueur. Le sujet a d’ailleurs été porté au niveau du Conseil national de sécurité et du Conseil des ministres.
Mais la répression seule ne suffira pas.
Il faut maintenant franchir une nouvelle étape : passer de la lutte contre les sites à la lutte contre l’économie de l’orpaillage clandestin.
Il faut aussi regarder la pauvreté en face
Nous devons avoir le courage de poser une autre question.
Pourquoi un jeune abandonne-t-il l’école ou l’agriculture pour aller chercher de l’or dans des conditions dangereuses ?
Parce qu’il est nécessairement mauvais ? Non.
Parce que l’orpaillage lui donne parfois, en quelques jours, l’espoir de gagner ce que l’agriculture lui rapporterait en plusieurs mois.
C’est pourquoi l’État doit être ferme avec les réseaux clandestins, mais également capable de proposer une alternative aux populations.
On ne peut pas simplement retirer une source de revenus à quelqu’un sans lui offrir une autre perspective.
Agriculture, élevage, pisciculture, transformation, agro-industrie, entrepreneuriat des jeunes, restauration des terres : la lutte contre l’orpaillage doit devenir aussi une politique de développement local.
Et les responsables ?
Il faudra également avoir le courage de regarder au-delà de l’orpailleur.
Si un site clandestin fonctionne pendant des mois, il faut se demander comment les machines arrivent, comment le carburant arrive, comment l’or est commercialisé et pourquoi personne ne semble rien voir.
La question n’est donc pas seulement : « Qui creuse ? »
Elle est aussi : « Qui finance ? Qui facilite ? Qui protège ? Qui achète ? Qui profite ? »
C’est à ce niveau que l’État doit frapper.
Car l’autorité de l’État ne se mesure pas seulement au nombre de sites déguerpis. Elle se mesure à sa capacité à empêcher leur réinstallation.
Ne faisons pas de notre or une nouvelle malédiction de Midas
La Côte d’Ivoire est aujourd’hui une économie en transformation. Nous voulons attirer les investissements, développer nos territoires, protéger notre environnement et offrir des perspectives à notre jeunesse.
Nous ne pouvons donc pas accepter que certaines zones du pays deviennent des territoires où la loi ordinaire cède progressivement la place à la loi de l’or.
L’or doit enrichir la Nation, pas seulement quelques individus.
Il doit financer le développement, pas la destruction.
Il doit créer des emplois, pas vider les écoles.
Il doit valoriser nos territoires, pas transformer nos terres agricoles en paysages lunaires.
Et surtout, nous devons nous souvenir de la vieille leçon de Midas : tout ce qui brille n’est pas nécessairement une richesse.
Une nation riche n’est pas celle qui extrait le plus d’or. C’est celle qui sait transformer ses richesses naturelles en éducation, en santé, en emplois, en infrastructures, en sécurité et en dignité pour ses populations.
La lutte contre l’orpaillage clandestin est donc bien plus qu’une opération de police.
C’est une question d’autorité de l’État.
C’est une question de justice sociale.
C’est une question de souveraineté.
Et, au fond, c’est une question de civilisation.
Car la véritable richesse que nous devons laisser à nos enfants n’est peut-être pas l’or que nous aurons extrait du sol.
C’est la terre que nous leur aurons laissée.
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