La rédaction | Lementor.net
Depuis le 30 mars 2026, des ressortissants nigérians de la communauté igbo sont agressés, hospitalisés et dépossédés de leurs biens dans la province du Cap-Oriental. Des groupes ont attaqué commerces, véhicules et entrepôts dans les quartiers d’Albany et de Buffalo à KuGompo, anciennement East London, avant que les violences ne s’étendent au KwaZulu-Natal. Le prétexte invoqué : l’installation d’un Eze Ndi Igbo, titre communautaire traditionnel de la diaspora igbo pratiqué sur tous les continents. La Haute Commission du Nigeria a démenti qu’il s’agissait d’un couronnement officiel. Les violences ont continué.
Ce n’est pas un incident. C’est un cycle. Et ce cycle dure depuis trop longtemps pour que l’on continue à l’appeler autrement que par son vrai nom : une faillite politique organisée.
Les chiffres disent tout ce qu’il y a à savoir. L’Université du Witwatersrand, via son observatoire Xenowatch, a recensé 669 morts, 5 310 commerces pillés et plus de 127 000 déplacements forcés liés à des violences xénophobes entre 1994 et mars 2024. Trente ans. Une génération entière de violences documentées, répertoriées, analysées. Et pourtant récurrentes, comme si aucune leçon n’avait jamais été tirée. En 2008, soixante-deux personnes mouraient dans une vague de pogroms urbains. En 2015, sept autres. En 2019, des commerces étrangers étaient saccagés à Johannesburg, faisant douze morts. En mai 2025, quatre ressortissants étrangers, trois Zimbabwéens et un Malawien, étaient tués à Addo dans le même Cap-Oriental après la mort d’un Sud-Africain dans une taverne. Aucune arrestation n’avait été annoncée au moment des faits.
Pour comprendre ces violences, il faut regarder en face ce que l’Afrique du Sud est devenue trente ans après la fin de l’apartheid. Le tableau est brutal. Le taux de chômage atteint 32,9% au premier trimestre 2025. Chez les jeunes, il dépasse 62,4%. Le taux de pauvreté au seuil international applicable aux pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure s’établit à 63,4% en 2024. L’indice de Gini, qui mesure les inégalités de revenus, est de 0,63 en 2023, le plus élevé au monde. L’Afrique du Sud est simultanément la première économie du continent africain et l’une des sociétés les plus inégales de la planète. Ce paradoxe n’est pas un accident. Il est le résultat de trente ans de politiques économiques qui ont libéré les chaînes politiques sans redistribuer la richesse.
L’ANC a gagné les élections de 1994 sur la promesse d’un monde meilleur pour les millions de Noirs sud-africains relégués pendant des décennies dans les townships, les bantoustans et les emplois les plus précaires. Cette promesse s’appelait la liberté, mais elle impliquait aussi un horizon économique : un emploi, un logement, un service public digne de ce nom. Trente ans plus tard, les townships existent toujours. Soweto n’a pas disparu. Alexandra non plus. Les coupures d’eau et d’électricité sont chroniques. Les hôpitaux sont surchargés. L’école publique est sous-financée. Et depuis les élections de mai 2024, l’ANC a perdu sa majorité absolue au parlement pour la première fois depuis 1994, n’obtenant que 40% des voix contre 58% cinq ans plus tôt. Le parti de Nelson Mandela est sanctionné dans les urnes par ceux-là mêmes qu’il était censé libérer.
C’est dans ce vide de perspectives que la xénophobie prospère. Un jeune de vingt-cinq ans qui vit dans un township de Johannesburg ou du Cap-Oriental, sans emploi, sans accès à une formation qualifiante, sans perspective de logement, sans services publics fiables, cherche une explication à sa misère. L’État ne lui en fournit pas. Les politiques ne lui proposent pas de récit cohérent. Alors l’explication vient d’ailleurs, portée par des rumeurs, des groupes de rue, des réseaux sociaux. Elle est simple, elle est fausse, mais elle est immédiatement opérationnelle : c’est la faute de l’étranger. Il vole ton emploi. Il vend des aliments frelatés. Il trafique de la drogue. Il construit un État dans l’État avec ses titres communautaires et ses commerces.
Cette rhétorique a trouvé une structure organisée. L’Opération Dudula, née à Soweto en 2021, a grandi vite. Le mouvement réclame l’expulsion des étrangers en situation irrégulière, organise des descentes dans les hôpitaux pour en interdire l’accès aux non-ressortissants, bloque l’accès à des établissements de santé publics selon un rapport de Médecins Sans Frontières publié en avril 2026, et cible méthodiquement les commerces des diasporas africaines. Son discours est simple, répétitif et efficace : les étrangers prennent ce qui appartient aux Sud-Africains. Le mouvement a tenté de se transformer en parti politique avant d’être exclu du processus électoral pour non-respect des délais. Il s’est reconcentré sur l’action directe.
La réponse de l’État est le problème central. Human Rights Watch avait documenté dès 2019 une indifférence systématique des autorités, voire une approbation tacite selon les cas. Human Rights Watch notait l’absence de poursuites judiciaires effectives contre les auteurs des attaques. Depuis 2019, aucun responsable majeur n’a été condamné dans le cadre de ces violences. Face aux événements du Cap-Oriental depuis le 30 mars 2026, le gouvernement de Cyril Ramaphosa n’a pas formulé de réponse officielle publique. Ce silence est un message politique. Il dit aux auteurs des violences qu’ils peuvent continuer sans conséquences significatives. Il dit aux victimes qu’elles sont seules.
Le paradoxe diplomatique est saisissant. Depuis décembre 2023, l’Afrique du Sud porte devant la Cour internationale de justice une plainte contre Israël pour violation de la Convention sur le génocide dans la bande de Gaza. Le pays se présente sur la scène internationale comme le défenseur des droits des peuples opprimés, héritier moral de la lutte anti-apartheid, voix du Sud global. À l’intérieur de ses frontières, des ressortissants nigérians sont hospitalisés, leurs commerces pillés, leurs biens dérobés, pendant que le gouvernement garde le silence. Le contraste n’est pas seulement gênant. Il est révélateur d’une politique étrangère de prestige qui n’a pas de fondement dans une politique intérieure cohérente.
Le gouvernement sud-africain, quand il est contraint de s’exprimer, recourt à deux arguments. Le premier est économique : les violences xénophobes sont la conséquence du partage des maigres ressources, et quand l’économie était florissante, le pays ne rencontrait pas ce type de phénomènes. L’argument contient une vérité partielle, mais il exonère trop facilement les responsables politiques. La pauvreté n’explique pas mécaniquement la violence contre les étrangers plutôt que contre les inégalités structurelles, les élites corrompues ou les politiques défaillantes. D’autres pays connaissent des niveaux similaires de pauvreté sans produire ce type de pogroms urbains récurrents. Le deuxième argument est statistique : selon le ministre de la Justice, les immigrés représentaient 8,5% de toutes les personnes condamnées en 2019 et 7,1% en 2020. Les étrangers ne surreprésentent donc pas la criminalité. Mais cette réfutation des stéréotypes n’est jamais portée avec suffisamment de force et de régularité pour contrebalancer les discours de haine qui circulent librement dans les townships et sur les réseaux sociaux.
Ce que l’Afrique du Sud vit depuis trente ans n’est pas une série d’incidents isolés. C’est la manifestation d’une crise profonde de gouvernance et de contrat social. Un jeune Sud-Africain noir né en 1994, l’année de la libération, a aujourd’hui trente-deux ans. Il a grandi dans la promesse de la démocratie arc-en-ciel. Il regarde autour de lui et voit un pays où les riches sont toujours riches, où les pauvres sont toujours pauvres, où les services publics dysfonctionnent, où le chômage dépasse 60% dans sa tranche d’âge. Sa colère est légitime. La cible qu’on lui désigne est fausse. Et l’État, qui devrait corriger cette désignation frauduleuse tout en traitant les causes réelles de sa frustration, choisit le silence.
Le vrai vol qui se commet en Afrique du Sud n’est pas celui que l’Opération Dudula décrit. C’est celui d’une génération entière à qui l’on a volé l’avenir en lui livrant un bouc émissaire à la place d’une politique.
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