La rédaction | Lementor.net
Depuis six mois, le chiffre circule dans les couloirs politiques ivoiriens sans jamais franchir officiellement l’enceinte de l’Assemblée nationale. C’est Stéphane Kipré, député indépendant de Gboguhé-Zaïbo et président du groupe parlementaire AGIR, qui vient de le faire. En avril 2026, il a lancé un appel public au dialogue pour obtenir la libération de 1 600 personnes arrêtées dans le cadre de la crise post-électorale de 2025. C’est la première fois qu’un élu siégeant effectivement au parlement ivoirien met ce chiffre en avant depuis une tribune institutionnelle.
Pour comprendre le poids de cet appel, il faut revenir sur les faits. Le 25 octobre 2025, Alassane Ouattara est réélu à la présidentielle avec 89,77% des suffrages exprimés dès le premier tour. L’opposition, regroupée au sein du Front commun, conteste le scrutin et appelle à manifester. Le 11 octobre 2025, lors d’une marche interdite à Abidjan, les forces de l’ordre procèdent à des interpellations massives. Les autorités ivoiriennes ont officiellement reconnu 237 arrestations ce jour-là. Le Conseil national de sécurité a lui-même évoqué, dans un communiqué du 13 novembre 2025, plus de 1 600 arrestations au total sur l’ensemble de la période électorale. Le PPA-CI de Laurent Gbagbo a recensé 756 interpellations parmi ses militants et sympathisants, tandis que les organisations de défense des droits humains évoquaient plus de 1 000 cas. Les chiffres varient selon les sources, mais tous convergent vers une réalité massive.
Ce que les dossiers individuels révèlent est préoccupant. Un réalisateur de profession, arrêté le 11 octobre alors qu’il se rendait au travail à proximité du lieu de rassemblement, a été condamné à 36 mois de prison ferme pour trouble à l’ordre public. Il affirme que les preuves de son innocence, notamment des cartes SD attestant de son activité professionnelle, n’ont pas été prises en compte. Lors de son procès, il dit avoir été jugé en même temps que plusieurs dizaines d’autres personnes, sans qu’aucune question individuelle ne lui soit posée. Des témoignages similaires ont été recueillis par Amnesty International, qui a dénoncé en mars 2026 des arrestations sans fondement et des condamnations inéquitables, appelant à la libération de toutes les personnes détenues pour avoir exercé leurs droits de réunion de manière pacifique.
Les conditions de détention ont également été dénoncées. Trois femmes enceintes incarcérées au Pôle pénitentiaire d’Abidjan ont attiré l’attention de l’organisation. Des détenus ne pouvaient pas recevoir leurs familles et ne bénéficiaient pas de soins médicaux adaptés, selon les avocats mandatés par le PPA-CI. La Direction des droits de l’homme a contesté ces allégations. C’est dans ce contexte que le PPA-CI a lancé en décembre 2025 l’Initiative pour la Libération des Prisonniers d’Opinion, présidée par Gbagbo lui-même, qui assure un accompagnement juridique et social aux détenus et à leurs familles.
La position du gouvernement est connue et constante. Le porte-parole Amadou Coulibaly l’a exprimée clairement le 4 mars 2026 : il n’y a pas de prisonniers politiques en Côte d’Ivoire. Les personnes arrêtées ont commis des délits et doivent répondre de leurs actes devant la justice. Il a précisé que la justice peut accorder des libérations conditionnelles, mais que le gouvernement ne négocie pas avec l’opposition sur ce dossier. Une position qui renvoie la question de la libération des détenus vers les seules voies judiciaires.
C’est précisément ce mur que l’appel de Kipré cherche à contourner. En réclamant un dialogue et non une grâce présidentielle ou une décision de justice, il propose une troisième voie : la négociation politique entre acteurs institutionnels. Son profil rend cet appel singulier. Kipré n’est ni membre du PPA-CI ni du PDCI. Il est un élu indépendant, siégeant à l’Assemblée nationale, issu d’une circonscription qu’il a gagnée sans le soutien d’aucun grand parti. Il ne parle pas depuis l’opposition radicale. Il parle depuis l’intérieur des institutions, ce qui donne à sa prise de position une portée différente de celle des partis d’opposition.
Le gouvernement n’a pas encore répondu. Le silence de l’exécutif sur cet appel est lui-même une réponse provisoire. Mais en posant publiquement le chiffre de 1 600 détenus depuis la tribune parlementaire, Stéphane Kipré a rendu plus difficile l’invisibilisation d’un dossier que six mois de procédures judiciaires n’ont pas suffi à refermer.
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