CB | Lementor.net
Ce mercredi 22 avril 2026, après plusieurs heures d’audition au Service des enquêtes générales de la Préfecture de police d’Abidjan, Assalé Tiémoko Antoine a été officiellement notifié des charges retenues contre lui par le ministère public. Quatre chefs d’accusation ont été communiqués par l’ADCI dans un communiqué signé à Yamoussoukro par le secrétaire exécutif Roger Youan : trouble à l’ordre public, incitation à la révolte, discrédit sur les institutions de la République et diffusion de fausses nouvelles. L’intéressé est sorti libre à l’issue de cette première phase d’audition. La procédure judiciaire, elle, est ouverte.
Ces quatre qualifications pénales méritent d’être examinées avec soin car elles ne sont pas anodines. Le trouble à l’ordre public et l’incitation à la révolte sont des infractions susceptibles d’entraîner des peines d’emprisonnement allant jusqu’à cinq ans en droit ivoirien. Le discrédit sur les institutions, qui vise les propos portant atteinte à l’autorité de l’État, et la diffusion de fausses nouvelles, infraction que le Code pénal ivoirien révisé en 2024 a renforcée pour inclure les publications en ligne, sont également des charges graves dans un contexte où ces textes ont été appliqués ces derniers mois à plusieurs figures de l’opposition. Le porte-parole du PDCI, Soumaïla Bredoumy, avait été arrêté et poursuivi pour des chefs quasiment identiques, atteinte à l’ordre public, incitation à la révolte populaire et atteinte à la sûreté de l’État, et avait été placé en détention provisoire. Ce précédent est dans tous les esprits.
Le parquet n’a pas communiqué sur les faits précis à l’origine des poursuites. Assalé Tiémoko lui-même indiquait la veille ignorer les motifs officiels de sa convocation. Des cyber-activistes proches du RHDP avaient, dans la nuit du 20 au 21 avril, alimenté les réseaux sociaux d’allégations selon lesquelles il aurait rencontré lors d’un séjour en France des personnes impliquées dans un projet de déstabilisation du régime. Assalé Tiémoko avait catégoriquement réfuté ces accusations, précisant que la justice ne fonctionne pas selon les rumeurs des cyber-activistes. Les quatre chefs d’accusation retenus par le parquet ne font pas explicitement référence à ce scénario du complot, mais leur portée politique est indéniable dans un contexte où l’homme est une voix critique documentée du régime.
Pour mesurer ce que représente Assalé Tiémoko sur l’échiquier de l’opposition ivoirienne, il faut rappeler quelques faits. Fondateur du journal satirique L’Éléphant déchaîné, juriste de formation, maire de Tiassalé depuis 2018, il a multiplié les prises de position sur des dossiers sensibles : la cherté de la vie, la gouvernance locale, les marchés publics douteux dans la région de l’Agnéby-Tiassa. En 2023, il avait mobilisé près de 400 000 personnes pour un boycott des opérateurs télécoms contre une hausse des tarifs internet, obtenant l’annulation de la mesure. En octobre 2025, l’ADCI avait refusé de soutenir tout candidat à la présidentielle et réclamé un dialogue national inclusif. En décembre 2025, il contestait les résultats des législatives de Tiassalé, affirmant avoir gagné avec 1 356 voix d’avance avant d’être débouté par le Conseil constitutionnel. Son profil est celui d’un opposant qui dérange parce qu’il s’appuie sur des dossiers concrets, pas seulement sur des tribunes politiques.
La question cruciale qui reste en suspens est celle des suites de la procédure. À l’issue d’une audition préliminaire avec notification des chefs d’accusation, le parquet dispose de plusieurs options. Il peut classer sans suite si les éléments recueillis sont jugés insuffisants. Il peut convoquer l’intéressé devant un juge d’instruction pour ouverture d’une information judiciaire. Il peut saisir directement le tribunal correctionnel. Ou il peut demander un placement en détention provisoire. Cette dernière hypothèse est celle que redoutent les observateurs proches du dossier, au regard de la gravité des chefs retenus et du précédent Bredoumy. L’ADCI a indiqué que ces accusations seront contestées par toutes les voies légales disponibles et que la notification de chefs d’accusation ne constitue ni une preuve de culpabilité ni une condamnation. Le mouvement maintient sa rentrée politique du 2 mai à Tiassalé, signal délibéré d’une organisation qui refuse de se laisser paralyser par la procédure judiciaire en cours.
Cette affaire s’inscrit dans une séquence plus large que la seule personnalité d’Assalé Tiémoko. Depuis les élections de 2025, plusieurs figures de l’opposition ou de la société civile ont été convoquées, poursuivies ou placées en détention. Amnesty International a documenté ces cas dans son rapport 2025-2026 présenté le 21 avril à Abidjan. La FIJ dénonçait le même jour des intimidations judiciaires contre les dirigeants du syndicat des journalistes. Le dossier Assalé Tiémoko, maire en exercice, fondateur de presse et président de mouvement politique, concentre à lui seul toutes les tensions entre liberté d’expression, activité politique et action judiciaire qui traversent la Côte d’Ivoire en ce début d’année 2026.
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