Par Lassina Bamba | Lementor.net
Il est des crises politiques qui se lisent mieux avec les anciens qu’avec les commentateurs du jour. Ce que traverse le Sénégal depuis le limogeage d’Ousmane Sonko le 22 mai 2026 et la rupture consommée entre PASTEF et le gouvernement Diomaye Faye n’est pas une simple querelle de personnes ni un désaccord programmatique ordinaire. C’est une crise de l’autorité politique dans sa forme la plus classique, celle que Thomas Hobbes analysait depuis le XVIIe siècle et que Nicolas Machiavel avait disséquée deux siècles plus tôt. Deux penseurs que tout oppose en apparence, mais dont les grilles de lecture se révèlent, à la lumière de Dakar en 2026, d’une pertinence saisissante.
Hobbes au Sénégal : quand l’État vacille
Thomas Hobbes a construit toute sa philosophie politique autour d’une obsession fondatrice : éviter le retour à l’état de nature, cet état de guerre de tous contre tous où la vie humaine est, selon ses propres mots, solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève. Pour y échapper, les hommes ont conclu un contrat social par lequel ils ont transféré leur puissance à un souverain unique, le Léviathan, en échange de la sécurité et de l’ordre. Ce souverain, qu’il soit un monarque ou une institution républicaine, tire sa légitimité non pas de son origine divine ni même de ses qualités personnelles, mais de sa capacité fonctionnelle à maintenir la paix civile et à empêcher la fragmentation de l’autorité.
Appliquée au Sénégal de 2026, cette lecture hobbesienne conduit à un diagnostic sévère. Le pays vit depuis plusieurs semaines une situation inédite dans son histoire post-indépendance : un président de la République gouvernant sans le soutien du parti majoritaire à l’Assemblée nationale, un Premier ministre dont le gouvernement doit obtenir la confiance de parlementaires qui obéissent à un autre chef, et une rupture publique et assumée entre les deux figures qui ont conduit ensemble la révolution démocratique de 2024. Du point de vue hobbesien, cette configuration n’est pas seulement inconfortable. Elle est potentiellement déstabilisatrice, car elle crée précisément ce que Hobbes redoutait par-dessus tout : plusieurs centres d’autorité concurrents au sommet de l’État, chacun se réclamant d’une légitimité différente, chacun pouvant bloquer l’action de l’autre.
Pour Hobbes, la légitimité d’un dirigeant ne repose pas uniquement sur son élection. Elle repose sur sa capacité effective à gouverner, à faire exécuter les lois, à maintenir la cohésion nationale et à protéger les citoyens des menaces intérieures et extérieures. Un président qui a été élu avec 54 % des voix en mars 2024 mais qui ne peut plus compter sur le soutien parlementaire de sa propre majorité pour faire voter ses lois perd progressivement cette capacité effective. Et quand l’autorité de l’État s’affaiblit, c’est toujours la société dans son ensemble qui en paie le prix, dans ses investissements différés, ses réformes bloquées et sa confiance dans les institutions qui s’érode.
La question hobbesienne pour le Sénégal est donc celle-ci : les institutions républicaines que le pays a construites depuis 1960, progressivement consolidées et réformées au fil des alternances de 2000, 2012 et 2024, sont-elles suffisamment solides pour absorber une telle tension au sommet de l’exécutif sans provoquer une crise d’autorité durable ? La réponse dépendra de la qualité du droit constitutionnel sénégalais, de l’indépendance réelle du Conseil constitutionnel, et de la capacité des institutions à imposer leurs règles aux acteurs politiques, même les plus puissants. C’est précisément l’enjeu du vote de confiance que doit affronter le gouvernement Al Aminou Lo dans les trois mois suivant sa nomination.
Machiavel au Sénégal : la guerre des légitimités
Nicolas Machiavel aborde la politique depuis un angle radicalement différent. Là où Hobbes pense en termes d’ordre et de stabilité, Machiavel pense en termes de puissance et de rapport de forces. Le Prince, écrit en 1513 et publié en 1532, n’est pas un traité de philosophie morale. C’est un manuel de survie politique, rédigé par un homme qui avait observé de près les jeux de pouvoir dans l’Italie des cités-États et qui avait tiré de cette observation une conclusion implacable : la politique est l’art de conquérir le pouvoir, de le consolider et de le conserver, indépendamment de toute considération morale extérieure.
Dans ce cadre d’analyse, les événements du Sénégal depuis mai 2026 apparaissent moins comme un désaccord programmatique sur la politique économique ou la gestion de la dette souveraine que comme une lutte classique, presque archétypale, pour le contrôle des centres de décision. Machiavel enseigne dans Le Prince qu’un nouveau prince, c’est-à-dire celui qui accède au pouvoir par des voies non traditionnelles, doit rapidement s’assurer le contrôle des ressources stratégiques de l’État : les finances, la justice, les forces armées et, dans le monde contemporain, la communication politique. Ce n’est pas de la cynisme. C’est de la lucidité sur la nature du pouvoir.
Bassirou Diomaye Faye a remporté l’élection présidentielle de mars 2024 avec 54 % des voix au premier tour, un score historique qui lui a conféré une légitimité électorale considérable. Mais Machiavel distingue soigneusement la légitimité formelle, celle qui découle du scrutin, de la puissance réelle, celle qui découle du contrôle effectif des réseaux, des alliances et des ressources politiques. Or, la puissance réelle au sein du mouvement qui a porté Faye au pouvoir a toujours appartenu à Sonko. C’est lui qui a construit PASTEF de rien depuis 2014, qui a résisté à la prison et à l’exil, qui a transformé un parti marginal en force politique majoritaire, et qui dispose d’un capital militant et populaire que Diomaye, reconnaissons-le, n’a pas construit de lui-même.
Cette asymétrie de la puissance réelle dans un contexte de convergence formelle est précisément ce que Machiavel aurait identifié comme le nœud gordien de la situation sénégalaise. Un pouvoir partagé entre deux hommes qui disposent chacun d’une source de légitimité distincte est toujours un pouvoir instable, car il existe nécessairement un moment où les logiques institutionnelles de chacun entrent en contradiction. Pour Diomaye, la logique présidentielle impose une autorité sur l’exécutif qui ne souffre pas de conditions préalables. Pour Sonko, la logique partisane impose une redevabilité envers la base militante qui a tout sacrifié pour porter ce mouvement au pouvoir.
La déclaration de Sonko après son élection à la présidence de PASTEF, « le président est dans son camp et nous sommes dans le nôtre », est d’une clarté machiavélienne absolue. Ce n’est pas une métaphore. C’est une déclaration de territoires séparés. Sonko dessine les contours d’un dualisme institutionnel dans lequel il contrôle le Parlement et la base populaire du mouvement, pendant que Faye contrôle l’exécutif et les ressources de l’État. Machiavel aurait reconnu là la configuration classique qu’il décrivait dans ses Discours sur la première décade de Tite-Live lorsqu’il analysait les républiques : la coexistence de deux pouvoirs distincts dans un même corps politique est une source d’énergie créatrice quand elle est bien régulée, et une source de destruction quand elle ne l’est pas.
Là où les deux penseurs se rejoignent
Malgré leurs différences profondes, Hobbes et Machiavel convergent sur un point essentiel que la situation sénégalaise illustre parfaitement : la durabilité d’un régime politique dépend de sa capacité à produire des résultats tangibles pour la population. Hobbes le dit en termes de sécurité et d’ordre : un souverain qui ne protège plus ses sujets perd sa raison d’être. Machiavel le dit en termes de réputation et d’efficacité : un prince qui ne peut pas livrer ses promesses perd l’adhésion populaire qui est la source ultime de sa puissance.
Pour le Sénégal, la promesse de 2024 était celle d’une rupture systémique : lutte contre la corruption, souveraineté économique, renegociation des contrats extractifs, réduction du coût de la vie, justice pour tous. Ce programme, porté par PASTEF et incarné par le tandem Diomaye-Sonko, a mobilisé des millions de Sénégalais qui y voyaient la fin d’une époque de prédation et le début d’une ère nouvelle. Deux ans après l’alternance historique de mars 2024, cette promesse est en suspens. Le gouvernement Al Aminou Lo est présenté comme un gouvernement de gestion technocratique et de stabilisation macroéconomique, discours aux antipodes de la rupture révolutionnaire que les militants de PASTEF attendaient.
C’est là que Hobbes et Machiavel se rejoignent pour formuler l’avertissement le plus sérieux aux deux protagonistes de la crise sénégalaise. Si la paralysie institutionnelle entre l’exécutif et le législatif dure, si les réformes promises restent bloquées, si le coût de la vie continue d’augmenter pendant que les élites politiques se livrent à des guerres de positionnement institutionnel, ni Diomaye ni Sonko ne sera à l’abri du retournement populaire. Hobbes dirait que la légitimité de l’État s’évapore quand il ne remplit plus sa fonction protectrice. Machiavel dirait que le prince qui perd le soutien du peuple perd tout, car le peuple est une force que ni les armées ni les alliés ne peuvent remplacer.
La perspective : un test de maturité démocratique
Le Sénégal traverse une phase de transition institutionnelle comparable à celles qu’ont connues de nombreuses démocraties après une alternance majeure. La question n’est plus celle de la conquête du pouvoir par PASTEF. Elle est résolue. La question est celle de l’organisation durable du pouvoir dans un régime où la victoire électorale n’a pas suffi à résoudre les tensions internes entre les différentes composantes du bloc victorieux.
Vu par Hobbes, l’enjeu immédiat est de préserver la cohésion des institutions et d’éviter que la rivalité au sommet de l’État ne se transmette à la société dans son ensemble, créant des lignes de fracture qui affaibliront le Sénégal durablement. Cela suppose que les deux protagonistes acceptent les contraintes que les institutions leur imposent, même quand ces contraintes les désavantagent à court terme.
Vu par Machiavel, l’enjeu est différent mais complémentaire. Il s’agit de transformer une victoire électorale en pouvoir durable en maîtrisant les équilibres internes de la majorité, en anticipant les ambitions concurrentes et en produisant des résultats visibles pour la population. Une victoire électorale qui ne se traduit pas en gouvernance efficace est une victoire provisoire. Et une majorité parlementaire qui bloque l’action gouvernementale sans proposer d’alternative crédible devient rapidement un problème pour elle-même autant que pour ses adversaires.
Le test politique des prochaines années au Sénégal sera donc moins la popularité des dirigeants que leur capacité à concilier deux impératifs que tout semble opposer : la stabilité institutionnelle qu’exige Hobbes et l’efficacité stratégique que recommande Machiavel. Entre le Léviathan qui protège l’ordre et le Prince qui consolide son pouvoir, le Sénégal cherche sa voie. Et c’est dans cette tension, aussi vieille que la politique elle-même, que se jouera l’avenir du projet de transformation porté depuis 2024.
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