Par La Rédaction | Lementor.net
À Adjamé, le plus grand marché populaire d’Abidjan et l’une des plaques tournantes du commerce informel d’Afrique de l’Ouest, les autorités ont saisi près de 5 000 maillots contrefaits des Éléphants de Côte d’Ivoire à quelques jours de l’entrée en lice de la sélection au Mondial 2026. Une opération qui dit beaucoup sur les deux faces d’une même réalité : d’un côté, la fièvre populaire extraordinaire qui s’est emparée de la Côte d’Ivoire depuis le départ des Éléphants pour les États-Unis ; de l’autre, l’économie parallèle qui prospère sur cette fièvre et qui prive les opérateurs officiels, les fabricants licenciés et la FIF elle-même d’une partie substantielle des revenus que génère le football ivoirien.
Le maillot des Éléphants est un objet symbolique de premier ordre en Côte d’Ivoire. Il n’est pas seulement un vêtement de sport. C’est une déclaration d’appartenance, une affirmation d’identité nationale, un lien physique entre le supporter et son équipe. Porter le maillot orange des Éléphants le jour d’un match, c’est participer à quelque chose qui dépasse le football et qui touche à ce sentiment d’être ivoirien, d’appartenir à une communauté nationale qui se retrouve le temps d’un match derrière onze joueurs portant le même drapeau. La demande pour ce maillot explose naturellement dans les jours et les semaines qui précèdent une Coupe du monde.
Cette demande, le marché informel l’a identifiée bien avant que les circuits officiels ne soient pleinement opérationnels. Les réseaux de contrefaçon, qui opèrent principalement depuis des ateliers de fabrication en Asie du Sud-Est où des copies conformes des maillots officiels sont produites à une fraction du prix de revient des originaux, ont inondé les marchés africains de maillots qui reproduisent à l’identique le design officiel, les couleurs, les logos et même les numéros de joueurs, sans aucune autorisation ni redevance payée aux détenteurs des droits. Ces maillots arrivent dans les ports d’Abidjan, de Lagos et d’Accra dans des conteneurs mélangés à d’autres marchandises, et se distribuent via des réseaux capillaires qui atteignent chaque marché, chaque carrefour et chaque vendeur ambulant avant que les douaniers ne puissent les intercepter.
Le chiffre de 5 000 maillots saisis à Adjamé est significatif, mais il ne représente probablement qu’une fraction de la marchandise contrefaite qui circule réellement dans les rues d’Abidjan. Pour chaque maillot saisi, combien d’autres ont déjà été vendus, portés, et se trouvent aujourd’hui sur le dos de supporters qui, pour la plupart, n’ont pas eu les moyens de s’offrir le maillot officiel dont le prix, aligné sur les standards internationaux des équipementiers sportifs, dépasse largement le budget moyen d’un ménage ivoirien ? C’est là la contradiction fondamentale que posent les saisies de contrefaçon dans le contexte du football africain : la majorité des acheteurs de maillots contrefaits ne sont pas des fraudeurs cyniques qui cherchent à escroquer les marques. Ce sont des fans qui veulent supporter leur équipe mais qui n’ont pas les moyens de le faire au prix officiel.
Le problème de la contrefaçon des maillots sportifs en Afrique est insoluble tant que le prix des maillots officiels reste déconnecté du pouvoir d’achat réel des populations. Un maillot officiel de la sélection ivoirienne, fabriqué par un équipementier sportif international, se vend dans les boutiques agréées entre 40 000 et 60 000 FCFA. Dans un pays où le salaire minimum légal est d’environ 60 000 FCFA par mois et où une large part de la population vit de l’économie informelle avec des revenus inférieurs à ce seuil, ce prix est simplement inatteignable pour la grande majorité des supporters qui voudraient porter les couleurs de leur équipe. Le maillot contrefait à 5 000 ou 8 000 FCFA, visuellement identique à l’original, répond à un besoin réel que le marché officiel n’est pas en mesure de satisfaire.
La solution n’est pas simple, et elle ne passe certainement pas uniquement par des saisies douanières et policières, aussi nécessaires soient-elles pour protéger les droits des détenteurs légaux. Elle passe aussi par une réflexion de fond sur la politique tarifaire des équipementiers sportifs en Afrique, sur la possibilité de fabriquer localement des produits dérivés officiels à des prix accessibles, et sur la manière dont la FIF et les fédérations africaines peuvent négocier avec leurs partenaires commerciaux des modèles qui permettent à davantage de leurs supporters de porter les couleurs officielles de leur équipe sans devoir choisir entre le maillot et le repas.
En attendant cette révolution économique, les saisies d’Adjamé seront vite remplacées par d’autres stocks. Et les Éléphants joueront contre l’Équateur ce dimanche soir devant des tribunes remplies de supporters portant, pour une bonne partie d’entre eux, des maillots dont ni la FIF, ni l’équipementier, ni aucun acteur officiel n’a jamais vu la couleur des revenus.
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