Par La rédaction | Lementor.net
La Côte d’Ivoire cultive un paradoxe devenu difficile à ignorer. Géant agricole sur les marchés internationaux, premier producteur mondial de cacao, acteur majeur du café, de l’anacarde, de l’hévéa et de l’huile de palme, le pays demeure fortement dépendant de l’extérieur pour nourrir sa population. Cette contradiction révèle les limites d’un modèle agricole largement tourné vers les cultures d’exportation, tandis que la production vivrière peine encore à satisfaire une demande intérieure en constante progression.
Les chiffres sont éloquents. En 2024, les importations de produits alimentaires ont atteint 2 161 milliards de francs CFA, en hausse de près de 10 % par rapport à 2023. La Côte d’Ivoire est ainsi devenue le deuxième importateur de denrées alimentaires d’Afrique de l’Ouest, derrière le Nigeria. Cette dépendance concerne des produits essentiels : riz, blé, poisson, lait, sucre et certaines viandes. Chaque hausse des cours mondiaux, chaque perturbation logistique ou crise géopolitique se répercute presque instantanément sur les prix dans les marchés ivoiriens. La pandémie de Covid-19 puis les conséquences de la guerre en Ukraine ont rappelé avec brutalité qu’un pays ne peut durablement fonder sa sécurité alimentaire sur les excédents de production des autres.
L’enjeu dépasse la seule balance commerciale. Réduire les importations vivrières, c’est préserver les réserves en devises, créer davantage de valeur ajoutée sur le territoire national, stimuler l’emploi rural et renforcer la résilience de l’économie face aux chocs extérieurs. C’est aussi une question de souveraineté : un pays capable de nourrir sa population dispose d’un levier stratégique que peu d’indicateurs macroéconomiques suffisent à mesurer.
Ce que disent réellement les chiffres du vivrier
Le tableau est cependant plus nuancé que le seul volume des importations ne le laisse penser. Selon l’Enquête agricole annuelle 2024-2025 de l’Agence nationale de la statistique, la production nationale des principales cultures vivrières a atteint 21,15 millions de tonnes, portée essentiellement par trois filières qui concentrent près de 79 % des volumes : le manioc à 7,39 millions de tonnes, l’igname à 6,96 millions de tonnes et la banane plantain à 2,27 millions de tonnes. Sur les tubercules, la Côte d’Ivoire n’a donc pas de problème de volume. Elle a un problème de valorisation, de conservation et de circuits de commercialisation.
Le vrai point de tension se situe sur les céréales. Le maïs plafonne à 1,83 million de tonnes et le riz à 1,81 million de tonnes de paddy selon les mêmes données, des niveaux nettement inférieurs à ceux des racines et tubercules, alors que ce sont précisément ces céréales, et le riz en particulier, qui structurent le déficit alimentaire du pays.
Sur le riz, aliment de base dont la consommation par habitant a grimpé à environ 84 kg par an, la trajectoire est réelle mais insuffisante. La production de riz blanchi est passée d’environ 900 000 tonnes entre 2010 et 2015 à 1,3 million de tonnes en 2023, puis à 1,55 million de tonnes en 2024. L’ancien ministre de l’Agriculture Kobenan Kouassi Adjoumani avait repoussé l’objectif d’autosuffisance à fin 2026, contre 2025 initialement. Mais les besoins nationaux, estimés à 2,1 millions de tonnes par les autorités ivoiriennes et à 2,5 voire 2,8 millions de tonnes selon l’USDA et la FAO, rappellent que l’écart demeure substantiel. En 2023-2024, la Côte d’Ivoire restait le deuxième importateur de riz d’Afrique, derrière le Nigeria.
Sur le manioc, en revanche, la dynamique est spectaculaire. La production est passée de 2,3 millions de tonnes en 2010 à plus de 6 millions de tonnes en 2022, avant d’atteindre 7,39 millions de tonnes en 2024-2025, une progression portée par la demande urbaine croissante en attiéké, aujourd’hui inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, et par l’essor d’une agriculture vivrière de plus en plus orientée vers le marché plutôt que la seule autoconsommation.
Les causes structurelles d’une dépendance persistante
Cette photographie contrastée, abondance sur les tubercules et tension sur les céréales, s’explique par une série de goulots d’étranglement structurels que les statistiques de production, aussi encourageantes soient-elles, ne suffisent pas à masquer.
La faible productivité et la maîtrise de l’eau constituent le premier obstacle. La riziculture ivoirienne reste majoritairement pluviale, exposée aux aléas climatiques et limitée par un déficit d’aménagements hydroagricoles. Le pays ne dispose que d’environ 55 000 à 100 000 hectares irrigables sur un potentiel estimé à 300 000 hectares, ce qui plafonne mécaniquement les rendements et la régularité des récoltes.
Les pertes post-récolte représentent le deuxième goulot. Une part significative de la production vivrière, notamment la mangue et certains tubercules, se perd faute d’infrastructures de conservation, de transformation et de transport adaptées entre les zones de production et les centres de consommation urbains.
L’accès au financement et la mécanisation constituent le troisième obstacle. Les petits exploitants, qui portent l’essentiel de la production vivrière, ont un accès limité au crédit agricole, aux semences améliorées certifiées et aux équipements de mécanisation, ce qui freine les gains de productivité à l’hectare.
Le foncier rural représente le quatrième frein. L’insécurité foncière continue de décourager les investissements de long terme dans l’intensification des exploitations, tandis que les conflits d’usage entre agriculture et élevage compliquent l’aménagement de certaines zones à fort potentiel.
Le changement climatique aggrave enfin ces fragilités existantes. La variabilité pluviométrique croissante fragilise des filières déjà sous tension, en particulier les cultures pluviales comme le riz et le maïs, et appelle des variétés plus résilientes ainsi qu’une meilleure gestion de l’eau.
Le PNIA et les agropoles : une réponse structurée mais encore inachevée
Face à ces défis, l’État ivoirien a construit une architecture de planification qui mérite d’être reconnue dans ses résultats comme dans ses limites. Le Programme national d’investissement agricole de première génération, le PNIA I de 2010 à 2015, est parti d’une base de 900 000 tonnes de riz blanchi. Le PNIA II de 2018 à 2025, adossé au PND 2021-2025 et doté d’une enveloppe globale estimée à environ 11 905 milliards de francs CFA, a porté l’ambition plus loin en structurant l’investissement autour de neuf pôles agro-industriels régionaux, les agropoles.
Ce modèle consiste à concentrer sur un territoire donné les investissements agro-sylvo-pastoraux et halieutiques, des unités de transformation jusqu’aux infrastructures de stockage, en s’appuyant sur le potentiel agroécologique de chaque région. Deux agropoles sont aujourd’hui opérationnels ou en cours d’exécution avancée.
L’Agropole du Bélier, projet pilote couvrant la région du Bélier et le district autonome de Yamoussoukro, dispose d’une zone de transformation de 39 hectares et affiche un objectif de plus de 460 000 bénéficiaires ainsi que la création de PME locales de transformation agricole. L’Agropole du Nord, couvrant le Hambol, le Poro, le Tchologo et la Bagoué, dispose d’une zone de transformation de 100 hectares, de 180 hectares de barrages réhabilités pour le riz, le maïs et le maraîchage, et de filières associées comprenant le karité, la mangue et l’élevage.
D’autres pôles, le Nord-Est, le Centre, le Centre-Ouest, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, sont à des stades variables d’étude ou de finalisation, avec un objectif de couverture complète du territoire national à l’horizon 2030. L’Agropole Centre, dont les rapports diagnostiques ont été validés à Yamoussoukro en septembre 2025, illustre la poursuite méthodique de cette extension en s’appuyant explicitement sur les enseignements de l’expérience pilote du Bélier.
Ce déploiement séquentiel a une logique : tester, corriger, répliquer. Mais il pose aussi une question de tempo. Entre l’adoption du PNIA II en 2018 et la fin de la période de programmation en 2025, seuls deux agropoles sur neuf sont pleinement opérationnels. La marche vers 2030 pour une couverture totale du territoire est un horizon raisonnable pour un chantier de cette ampleur, mais elle signifie aussi que l’essentiel de l’impact structurel des agropoles sur les céréales stratégiques reste devant nous, non derrière.
Vers un modèle agricole équilibré
Le défi est désormais clair. Il ne s’agit pas d’opposer cultures de rente et cultures vivrières, mais de construire un modèle agricole plus équilibré, capable de consolider les performances à l’exportation tout en assurant la sécurité alimentaire nationale. L’autonomie alimentaire ne signifie pas l’autarcie. Elle consiste à réduire progressivement les dépendances les plus critiques et à faire de la production locale le premier rempart contre les crises futures.
Trois orientations semblent devoir structurer la suite de cette trajectoire. Concentrer l’effort public sur les céréales, là où le déficit est le plus critique. La réussite ivoirienne sur le manioc et l’igname démontre que le pays sait produire en abondance quand les conditions agronomiques et le marché s’alignent. Le même niveau d’ambition doit irriguer le riz et le maïs, à travers l’irrigation, les semences certifiées et la mécanisation ciblée des petites exploitations.
Accélérer, sans en sacrifier la rigueur, le calendrier des agropoles restants. Chaque année de retard dans l’opérationnalisation des sept agropoles non encore pleinement fonctionnels est une année supplémentaire de dépendance aux importations et de sorties de devises.
Investir dans la chaîne aval autant que dans la production. Conservation, transformation locale, logistique rurale-urbaine : c’est souvent là, davantage que dans les champs, que se jouent les pertes qui privent le pays du plein bénéfice de ses bonnes récoltes vivrières.
La Côte d’Ivoire n’a pas à choisir entre son statut de puissance agro-exportatrice et son ambition de nourrir sa population par elle-même. Les deux objectifs sont compatibles, et les instruments existent déjà : PNIA, agropoles, filières vivrières en forte croissance. Reste à transformer la programmation en résultats mesurables, au rythme que la sécurité alimentaire nationale impose.
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