Par Bakary Cisse | Lementor.net
L’Afrique de l’Ouest entre dans les années 2020-2030 avec un portefeuille de ressources naturelles qui ferait pâlir bien des continents. Or, pétrole, gaz naturel, bauxite, lithium, manganèse, fer — le sous-sol de la région recèle des richesses dont l’inventaire n’est pas encore achevé. Les forages continuent, les découvertes s’accumulent, et les valorisations boursières des blocs d’exploration s’envolent sur les marchés londoniens et new-yorkais. Mais cette abondance géologique masque une réalité politique et institutionnelle profondément contrastée. D’un côté, des États qui ont su construire les conditions de la valorisation de leurs ressources. De l’autre, des territoires riches en minerais et pauvres en institutions, où la rente minière finance davantage les conflits qu’elle ne nourrit le développement. La zone UEMOA, et plus largement l’espace CEDEAO, offre aujourd’hui le spectacle saisissant de ces deux Afriques qui coexistent, parfois à quelques centaines de kilomètres l’une de l’autre.
La Côte d’Ivoire vit, en ce milieu de décennie, un moment singulier de son histoire économique. Elle entre simultanément dans le cercle des producteurs d’hydrocarbures significatifs avec la montée en puissance du champ pétrolier Baleine, opéré par ENI, et confirme son statut de grand exportateur d’or, avec des volumes qui la hissent parmi les dix premières puissances minières du continent. Ce double baptême n’est pas anodin. Il traduit une diversification du profil économique ivoirien qui, pendant des décennies, reposait quasi-exclusivement sur le cacao et les cultures d’exportation. Abidjan, longtemps capitale de l’économie cacaoyère mondiale, devient une capitale pétrolière, gazière et aurifère. Le glissement est historique.
Le champ Baleine, découvert en 2021 dans le bloc CI-101, représente la plus grande découverte offshore d’Afrique subsaharienne depuis plus d’une décennie. Ses réserves estimées, plusieurs centaines de millions de barils équivalent pétrole, positionnent la Côte d’Ivoire comme un acteur crédible du marché pétrolier régional. Sur l’or, avec une production annuelle désormais supérieure à 40 tonnes, le pays concurrence des nations minières historiques comme le Ghana. L’exploitation des gisements de Ity, Bonikro et Séguéla, et la multiplication des permis d’exploration dans le nord et le centre du pays, dessinent une géographie minière en pleine expansion.
L’entrée de la Côte d’Ivoire dans le cercle restreint des dix pays les plus industrialisés du continent africain est désormais une réalité statistique que plusieurs institutions internationales reconnaissent. Avec un PIB qui dépasse les 70 milliards de dollars et un taux de croissance structurellement supérieur à 6 % sur la décennie écoulée, Abidjan a effectivement changé de catégorie. Mais la question posée mérite une réponse nuancée : les ambitions du président Ouattara sont-elles à la hauteur des potentialités minières du pays ? La vision articulée autour de la transformation structurelle et de l’émergence à l’horizon 2030 est intellectuellement cohérente et politiquement portée. Les réformes du code minier, l’exigence de contenu local dans les contrats pétroliers, la création de mécanismes de stabilisation budgétaire et la diplomatie économique active constituent un corpus de politique économique sérieux. Mais les défis structurels demeurent considérables. La transformation locale des ressources minières reste embryonnaire. La Côte d’Ivoire exporte encore majoritairement des matières premières brutes et importe les produits manufacturés dérivés. La distribution des revenus miniers reste une équation politique non résolue dans un pays où les inégalités régionales demeurent structurelles. Trois défis conditionnent la réussite de cette trajectoire. Le défi de la gouvernance de la rente, car l’histoire africaine regorge d’exemples de pays riches qui ont dilapidé leur manne dans des dépenses improductives. Le défi de la transformation industrielle, car l’or ivoirien part en lingots, le pétrole en brut, et construire des chaînes de valeur nationales est un projet de deux générations, pas d’un quinquennat. Et le défi de la succession politique, car la politique économique ne vaut que si elle survit à son auteur.
Le Sénégal entre dans l’histoire pétrolière avec les gisements de Sangomar et les champs gaziers de Grand Tortue Ahmeyim, partagé avec la Mauritanie. Ces découvertes ont suscité des espoirs considérables et des turbulences politiques profondes. L’arrivée au pouvoir du tandem Faye-Sonko a incarné une rupture réelle, portée par une jeunesse qui réclamait simultanément la souveraineté économique et la justice sociale. Mais les contradictions internes entre la posture souverainiste du discours et les contraintes des engagements préexistants avec TotalEnergies sur Sangomar et BP sur GTA sont réelles. La renégociation des contrats, promise en campagne, se heurte à la réalité juridique des accords signés et aux risques d’arbitrage international. Le Sénégal aborde sa décennie pétrolière avec une dette publique représentant plus de 80 % du PIB. Dans ce contexte, les revenus pétroliers attendus, substantiels mais pas colossaux, risquent d’être en partie absorbés par le service de la dette avant même d’atteindre les politiques d’investissement. La richesse pétrolière arrivera. Mais pour qui ? C’est la question que posent désormais, avec une acuité croissante, les analystes et les citoyens sénégalais.
La Guinée est, selon toute vraisemblance, le pays le plus riche en ressources minières d’Afrique de l’Ouest, peut-être du continent. Elle détient les plus grandes réserves mondiales connues de bauxite, dont la demande explose avec la transition énergétique et la fabrication de batteries. Elle possède également d’immenses réserves de fer, notamment Simandou, l’un des plus grands gisements non exploités du monde, d’or, de diamants, et des indices significatifs de lithium. Et pourtant, la Guinée demeure l’un des pays les plus pauvres d’Afrique de l’Ouest. L’explication tient en un mot : infrastructures. La Guinée n’a pas les routes pour acheminer ses minerais, ni l’énergie pour les transformer, ni les institutions stables pour négocier avec les multinationales à armes égales. Le chantier Simandou, mégaprojet ferroviaire et minier qui doit relier les gisements de fer de la Guinée forestière au port de Conakry avec des investissements de plusieurs dizaines de milliards de dollars, est potentiellement transformateur. Mais sa réalisation dépend d’une stabilité institutionnelle que la Guinée a jusqu’ici peine à maintenir.
Le Mali et le Burkina Faso partagent un profil minier remarquable et un contexte sécuritaire qui menace de réduire à néant toutes les perspectives de valorisation de leurs ressources. Le Mali est le troisième producteur d’or africain avec une production annuelle de plus de 60 tonnes. Le Burkina Faso produit plus de 40 tonnes annuelles. Ces chiffres impressionnants masquent une réalité terrifiante : les zones minières sont désormais des zones de guerre. Le djihadisme a progressivement conquis des pans entiers des territoires. Des mines ont été attaquées, des travailleurs enlevés, des routes d’approvisionnement coupées. Les groupes armés prélèvent des taxes sur les sites d’orpaillage artisanal. L’or artisanal finance, directement ou indirectement, des économies de guerre. La décennie minière risque de passer pour ces deux pays sans que leurs populations en bénéficient, non par manque de ressources, mais par excès d’insécurité et déficit d’institutions.
La transition énergétique mondiale génère une demande explosive pour des minerais que l’Afrique de l’Ouest détient en abondance. L’espace UEMOA-CEDEAO devient un terrain de compétition géopolitique entre grandes puissances : la Chine, présente depuis deux décennies dans la quasi-totalité des pays miniers ; les États-Unis, qui tentent de reconstituer des chaînes d’approvisionnement alternatives ; l’Union européenne, qui cherche à sécuriser ses approvisionnements en minerais critiques. Les États ouest-africains se trouvent dans une position inédite : courtisés plutôt que contraints. Mais savoir négocier dans ce contexte de compétition géopolitique est une compétence que tous les pays de la région ne maîtrisent pas également.
Dans ce tableau régional contrasté, la Côte d’Ivoire occupe une position stratégiquement avantageuse. Sa stabilité politique relative, sa base institutionnelle, son positionnement comme hub financier et logistique régional, et désormais son profil de producteur d’hydrocarbures et d’or, en font un acteur incontournable de la décennie minière. Abidjan peut se positionner comme plateforme de valorisation régionale : raffinage et transformation pour les minerais de la sous-région, financement et services pour les projets miniers voisins, formation des compétences pour les pays qui en manquent. Ce positionnement n’est pas automatique. Il suppose des investissements stratégiques délibérés et une diplomatie économique active. La Côte d’Ivoire a la rareté précieuse de la stabilité dans une région qui en manque cruellement. Cette stabilité est elle-même une ressource. Elle doit être cultivée comme telle.
L’Afrique de l’Ouest entre dans la décennie de ses ressources avec des atouts réels et des vulnérabilités profondes. La richesse du sous-sol est là, géologiquement certifiée, économiquement convoitée, techniquement exploitable. Mais la richesse géologique ne se convertit pas automatiquement en prospérité humaine. Elle le fait seulement quand les États ont la capacité institutionnelle de négocier, de réguler, de redistribuer et de transformer. La Côte d’Ivoire détient les meilleurs atouts de la région pour réussir cette conversion. Le Sénégal peut encore construire un modèle équitable, si sa classe politique trouve la lucidité de séparer la souveraineté réelle de la souveraineté de posture. La Guinée peut encore réaliser sa promesse géologique, si ses dirigeants comprennent que la légitimité durable se construit dans les routes, les écoles et les hôpitaux que financent les minerais bien gouvernés. Le Mali et le Burkina Faso sont, pour l’heure, hors course. Leur retour dans le concert du développement régional passera nécessairement par la sécurité, pas par la rente.
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